Deuxime Partie
Au Cantonnement



Chapitre Premier

La Troupe au Village

I.  West-Flabdre

Entours d'arbres qui les masquent, les villages, de distance en distance, dressent dans 
les prairies coupes de ruisseaux, leurs puissantes tours d'glise. Ce sont des tours 
massives dont les flches de pierre ou d'ardoise s'lvent entre leurs quatre clochetons, 
austres et pures, aux lignes droites et sobres, railles par les pluies successives; de 
gracieuses nervures se dcoupent sur ces murs de briques, aux tons passs et patines, 
dans lesquels les ogives des fentres aux meneaux dgrads par les sicles, se 
superposent deux et trois fois, Au pied des massifs haut dresss, des portes basses ont 
de lourds battantsde bois o des figures grossirement sculptes se dsagrgent et 
s'effacent. Une immense posie se dgage de ces tours carres et belles auxquelles 
s'adossent des glises somptueuses ou pittoresques, o chaque sicle a mis son 
empreinte: des murs en pierre blanche friable conservent des vestiges romans du haut 
moyen ge,  ct desquels des fentres gothiques aux vitraux sertis de plomb 
surmontent de naves sculptures des XVIIe et XVIIIe sicles, chemins de croix ou 
calvaires en haut-relief enlumins De grands christs de bois ou de pierre, dresss 
contre le mur des transepts, se dtachent sur des fonds peints, d'une touchante 
incohrence.

Autour des glises de petites croix de bois, inclines en tous sens, renverses parfois, 
s'rigent sur les tertres gazonns des tombes; une alle plante d'une double range 
d'ormes dlimite le cimetire, isol gnralement du reste du village par un ruisseau 
que franchissent, aux quatre coins, de petits ponts de pierre en dos d'ne.

Les curs s'entourent de bouquets de thuyas, de sapins, de buis arborescents bien 
taills, bties  ct du cimetire et presque toujours entoures d'eau. Une impression 
exquise de calme, d'aisance cossue, de bonhomie et de rustique bien-tre se dgage 
de ces presbytres, souvent anciens; une vieille servante affaire apparat aux fentres 
o pendent des rideaux de coton blanc bien frais; il semble que parmi les saintes 
images qui ornent ces chambres discrtes,aux tentures vieillies,le prtre en rentrant de 
l'office, sera accueilli par l'odeur chaude et bonnes des crpes d'or que l'on fait au pays.

L'glise et sa cur forment la partie essentielle des villages flamands. Une ou deux rues 
de maisons blanches et rouges, aux toits de tuiles, aux volets verts, bruns ou bleus, 
composent avec la place qui encadre le cimetire, la totalit de l'agglomration. La 
grandeur des glises et leur magnificence contrastent presque toujours avec le peu 
d'tendue du village, o les petites maisons basses voisinent avec les granges de bois 
aux doux tons moussus.

Les fermes les plus importantes du pays sont isoles dans la campagne. Entoures de 
larges fosss d'eaux croupissantes, elle apparaissent dans d'pais massifs d'arbres. Ce 
sont presque toujours d'anciens domaines, dont quelques-uns conservent encore 
d'importants vestiges remontant aux XVe et XVIe sicles. Des ponts de pierre y donnent 
accs, des portes construites de briques et de pierres blanches, surmontes 
d'armoiries, s'ouvrent sur de vastes cours o se groupent les communs, les tables, les 
btiments de la ferme, pittoresques et vocateurs avec leurs tours en briques coupes  
hauteur des toits, leurs fentres ogivales mures, leurs gracieuses moulures gothiques. 
Ces grosses demeures campagnardes sont une des caractristiques de la plaine de 
West-Flandre o la monotonie du paysage n'est rompue que par les silhouettes des 
tours et les clochetons des chteaux et des fermes mergeant au-dessus des peupliers.

Dans de nombreux villages d'anciennes maisons seigneuriales ont grand air avec leurs 
poivrires, leurs ponts, leurs parcs et leurs hauts toits bleus lancs. Plusieurs d'entre 
elles sont de petits chteaux dont les murs surmonts de crneaux et percs de 
meurtrires voquent des poques de violence, tandis que leurs hautes faades aux 
pignons  gradins, aux lignes verticales qui les lancent vers l ciel, se refltent dans 
les eaux noires dont elles mergent. De prcieuses reliques dorment dans ces petits 
manoirs: meubles anciens, tableaux, armes et porcelaines accumules depuis des 
sicles parles familles flamandes qui les habitent, et dont les armoiries, sculptes dans 
la pierre trop tendre qui les laisse s'effriter, rappelent les noms glorieux du puissant 
patriciat des communes de Flandre.

Des routes au long desquelles se penchent sous le vent d'ouest les bruissants 
peupliers, vont traversant les champs aux moissons riches, les prairies o paissent les 
troupeaux nombreux de village en village, traant dans le ciel, lourd de nuages blancs 
amoncels, les grandes lignes de leurs couronnes vertes aux reflets d'argent.



II.  tat de Sige

Hiver 1915-1916.

Hiver! Les fosss coulent  plein bord, les chemins et les routes sont couverts d'une 
boue grasse et gluante, les arbres ne sont plus que de tristes squelettes secous par le 
vent violent qui vient de la mer toute proche.

Les villages ont perdu leur tranquillit de jadis. Devant des fermes, devant des granges, 
des sentinelles, en tenue kaki, le casque enfonc dans la nuque, montent la garde; 
dans les rues des soldats vont et viennent, de lourds camions automobiles passent, 
branlant les maisons, en longues files grises et disgracieuses; des officiers  pied,  
cheval, le plus souvent douillettement installs dans de superbes lirnousines ou de 
luxueuses torpdos, ne cessent de traverser le village;  leur approche les sentinelles 
prsentent les armes, impassibles sous les gerbes de boue dont les aspergent les 
autos.

La cure est envahie. Des bureaux d'tat-major y sont installs. Sur les murs o restent 
accrochs quelque Sacr-Cur, quelque Notre-Dame de Lourdes, des casques 
allemands en cuir bouilli,  la pointe de cuivre, portant l'aigle et la croix en frontal, des 
casques de feutre gris, des shakos de chasseurs, des perons, des sabres, 
s'accrochent, glorieuse panoplie, au milieu de caricatures reprsentant les officiers 
suprieurs matres et seigneurs de cans, de cartes, et parfois... le dirions-nous... d'un 
dessin grivois de la Vie Parisienne qui sourit de se trouver en un tte--tte inattendu 
avec saint Joseph lui-mme.

Dehors un gendarme fait la faction tandis que, continuellement, des cavaliers, des 
motocyclistes, des voitures, s'arrtent devant les petits ponts d brique du cimetire; et 
le pauvre vieux cur, relgu dans une petite chambre jette, en traversant son corridor 
jadis si propre et si mticuleusement nettoy, des regards craintifs et dsols en 
constatant chaque jour quelque tache, quelque dgradation nouvelle dans sa chre 
maison.

Dansles fermes des soldats s'entassent, emplissant les greniers et les granges 
transforms en dortoirs; des curies en planches nouvellement bties s'adossent aux 
murs des maisons; du matin jusqu'au soir c'est un va-et-vient continuel, et la mnagre 
a beau brosser et laver  grande eau, la boue envahit tout  la suite de la troupe.

Dans les rues,des chelles appliques aux faades de magasins  fourrage, mnent  
des logements militaires, et dans la paille, le soir, autour d'une lampe allume, on voit 
se profiler des formes en silhouette.

De grandes fermes, aux environs, se transforment en parc d'artillerie, canons et 
caissons se dissimulent le long des haies et des ranges de saules; les chevaux 
piaffent dans les granges, le corps de btiment est occup par la troupe. L'accs du 
cantonnement est devenu presque impraticable, tant la boue y est profonde, la prairie 
o s'est tabli le parc, est dfonce. Et pourtant la famille de paysans qui habitait la 
ferme, continue de vaquer aux travaux habituels et les robustes campagnardes, aux 
bras rouges, aux hanches puissantes, portent  boire aux vaches dans les tables, sous 
les regards de convoitise des soldats qui interrompent, pour les voir, le pansage de 
leurs chevaux. Ailleurs les trains du gnie alignent dans la boue liquide leurs chariots 
varis et nombreux. Des hangars levs  la hte abriient les deux cents vlos d'une 
compagnie cycliste, et dans une cour de ferme, les chiens mitrailleurs, rassembls, 
aboient perdument.

Le cimetire o ne paraissaient chaque anne que quelques tombes nouvelles, a bien 
grandi, hlas! Des ranges de croix neuves, ornes de couronnes, et devant lesquelles 
ne cessent de stationner des hommes, s'allongent de jour en jour. Sur les croix, des 
noms, des dates, un numro de rgiment. Des plaques tombales portent des pitaphes 
touchantes. On lit sur plusieurs d'entre elles, crite en petits caractres, l'inscription:  
Grav par les hommes de la compagnie.  Quel hommage pourrait tre plus mouvant 
que cette nave indication rappelant que, pendant des semaines, les anciens camarades 
du mort pensant  lui, ont consacr leurs heures de loisir  graver, pour orner sa tombe, 
une plaque de marbre, achete de leurs conomies, et sur laquelle, avec tendresse, 
patiemment ils ont imprim dans lapierreson nom, son ge, son rgiment et sa ville 
natale, et ces quelques mots simples:  Mort pour la Patrie.  Et quand ils viennent au 
repos, ils vont rendre visite  ceux des leurs qui dorment au cimetire, ils parlent d'eux 
en relisant leurs noms et dposent, en les quittant, quelques souvenirs sur les tombes: 
une douille, un clat d'obus.

Sur la route un chariot s'avance, recouvert d'une bche. Un paysan conduit les deux 
chevaux qui vont de leur allure lente de chevaux de labour. Des soldats, l'arme  la 
bretelle, encadrent l'attelage qui s'arrte bientt devant l'glise de Hoogstade. Quelques 
 jas  sur la route font halte et front, immobiles et graves. Quatre brancardiers viennent 
de retirer du chariot un cercueil de bois blanc, orn d'un petit drapeau belge, et le 
chargent sur leurs paules. Et le modeste cortge, une dizaine de soldats rangs autour 
du cercueil, l'un d'eux portant une grande couronne de fleurs et de feuillage, entre dans 
l'glise neuve et froide. Un catafalque se dresse sous la haute vote blanche d'o 
tombe une humidit glaciale. Le cercueil y est plac, quelques bougies s'allument 
faisant papillonner leurs petites flammes rouges presque invisibles dans la lumire crue 
et trop blanche qui inonde l'glise. L'arme au bras, les soldats se sont placs autour du 
camarade auquel ils sont venus rendre les derniers honneurs. Ils sont sales, boueux, 
fatigus. Ils viennent de l-bas, de la tranche o tomba ce pauvre petit  piotte , 
simplement, sans presque qu'on remarqut sa mort.

Un aumnier s'est avanc; la chasuble et l'tole ne cachent point entirement son 
uniforme que rvlent des bottes peronnes, inattendues sous ces ornements 
sacerdotaux. Et sa voix monte trop claire dans ce btiment neuf o rien n'estompe et 
n'adoucit les sons. Il rcite les prires des morts. Parfois un soldat change de position et 
sur le pavement de l'glise, les traces humides qu'ont marques ses bottines mouilles 
persistent longuement. Dans le tond de la nef quelques hommes Se tiennent debout, 
silencieux. Spectacle d'une simplicit poignante, hroque. Quelle grandeur en ce petit 
groupe perdu dans l'glise vide.

La crmonie ne dure que quelques instants. Dj le pauvre petit soldat est port au 
cimetire, toujours encadr de son escorte. De loin les hommes qui passent, s'arrtent 
pour le saluer... Une croix sur laquelle s'inscrit un nom, s'orne d'une couronne aux 
couleurs nationales, allongeant la file dj longue des tombes militaires. Quelques 
camarades du mort stationnent sans mot dire devant le tertre de terre frache... tandis 
que dans le cantonnement montent des cris joyeux qu'accompagne un harmonica.

Un petit cortge joyeux, quelques soldats et quelques Jeunes femmes, deux vieux 
paysans et des enfants, brinqueballent de cabaret en cabaret, Les femmes sont vtues 
de toilettes voyantes et de chapeaux trop garnis... c'est le mariage d'un soldat. Eh bon 
Dieu, oui, que voulez-vous! La guerre est si longue; au repos des amourettes se nouent 
entre les  jas  solides et ardents et les paysannes jeunes et rouges qui apparaissent  
tous ces pauvres  piottes  comme les seules joies dans la vie amre qu'ils mnent.

Dans les chteaux, les tats-majors ont install leurs quartiers gnraux. Des fanions 
en avertissait la troupe, des sentinelles veillent. Des officiers, bien sangls dans un 
uniforme impeccable, pommads, entours d'une atmosphre parfume, portant les 
foudres de l'tat-major au collet et le brassard amarante, entrent et sortent 
continuellement.

Parfois des prisonniers sont amens au Quartier Gnral.

De village en village la nouvelle a pass comme une trane de poudre: des prisonniers 
arrivent. Tout s'amine, les visages s'clairent! Des prisonniers! Les voici. Un cliquetis de 
petits sabots sur les pavs, des cris de joie, une immense bande d'enfants emplit la rue. 
Ils marchent  grands pas, se tenant par le bras; les premiers, se faisant un porte-voix 
de leurs mains, s'poumonent  imiter les bugles militaires. Dans chaque village, dans 
chaque hameau leur nombre se grossit, et l'escorte qu'ils font aux ennemis devient de 
plus en plus imposante.

Encadrs de soldats,les Boches dfilent. Les uns, vont, sans oser lever les yeux, 
courbs dirait-on sous le mpris et sous la haine qu'ils sentent les entourer, d'autres 
regardent droit devant eux, et marchent en scandant le pas comme  la revue, d'autres 
encore cherchent en souriant d'un air soumis et servile quelqu'un qu'ils puissent saluer.

Joyeux, j'attendais leur venue, mais leur vue m'a tout  coup fait trembler de haine. 
N'taient-ils point de ceux qui brlrent Dinant, Louvain, Vis, Andenne et Termonde, 
n'ont-ils point tremp dans le meurtre des populations civiles et n'est-il point parmi eux 
un de ces misrables qui ne craignirent pas d'gorger des femmes, des enfants, de 
torturer de pauvres petits tres sans dfense; aucun d'eux n'a-t-il viol nos femmes? 
Oh! ce sont des vaincus mais des vaincus sans gloire parce que sans honneur. Aucune 
piti ne me pntre, et l'ide de vengeance me hante et me torture.

Sur leur passage les soldats s'arrtent d'un air sombre, des jurons grondent entre leurs 
dents serres; l'un d'eux,  leur vue a crach sur le sol, s'est retourn et les mains dans 
les poches s'en est all le front pliss et la bouche mauvaise... et je sens battre mes 
tempes et mes poings se crisper... je sais ce que c'est que har.

Dans l'glise, l'cole exile de l'affreux btiment officiel, transform en gendarmerie, 
aligne ses petits pupitres verts et jaunes. Ils sont rangs prs des fonts baptismaux, 
devant un tableau noir. Quelques cartes pendent au mur  ct de statues de saints.

Des sous-officiers d'artillerie s'apprtent  gagner, au sommet de la tour, leur poste 
d'observation. A travers les portes de l'glise les voix claires, cadences et tranantes 
des enfants se font entendre en  chur: Een maal twee is twee... twee maal twee is 
vier... (Une fois deux fait deux; deux fois deux font quatre) ponctues parles coups de 
rglette dont une sur marque le rythme en frappant sur son haut pupitre. Les soldats 
entrent dans l'glise souriant aux petites paysannes, aux petits paysans, dont les ttes 
blondes se retournent en entendant grincer les portes derrire eux, tout en continuant 
leur chanson monotone. Ils ont reconnu les artilleurs: d'onze (ce sont les ntres) s'crie 
un petit garon, et tous, dans un mme mouvement, se lvent, fixes comme des soldats 
au port d'arme, graves comme seuls savent l'tre les enfants, leur petite main potele 
porte  la hauteur du front, simulant un salut militaire. Amuss, mais srieux, les 
observateurs saluent ces tout petits qui, tous les jours, leur rendent les honneurs; et 
gravissant l'escalier en colimaon qui se perd dans l'obscurit, ils montent au haut du 
clocher d'o, brusquement, l'immense plaine va s'tendre  leurs pieds.

Dans le village, toutes les chambres, jusqu'aux plus misrables mansardes, sont 
occupes, et lorsque les vieux paysans glisss, le soir, entre leurs draps rudes, 
s'tendent cte  cte, quelque soldat pntre dans la place, escalade l'chelle qui 
mne  sa soupente en leur souhaitant le bonsoir tandis que des plaques de boue 
sche tombent de ses bottes sur le lit que franchit l'chelle.

Partout se crent des mess militaires o djeunes et fraches paysannes servent en 
rougissant ces hommes jeunes qu'anime la prsence d'un jupon. Dans de petites 
chambres d'arrire boutique, autour d'une lampe  ptrole ou de deux bougies plantes 
dans des bouteilles vides,quelques hommes mangent en causant.C'est le bon moment, 
celui o le service fini, on se retrouve le soir, oubliant la vie monotone, les petits ennuis 
du mtier. Des amis viennent de cantonnements voisins et les histoires vont leur train.

Des soires s'organisent; on chante, on oublie la guerre. Un soir, dans une chambrette 
enfume, une dizaine de soldats, tous volontaires, s'entassaient. L'un d'eux, d'une voix 
superbe, chantait et rsonnant dans la place trop petite sa voix vibrante entonna : Et je 
n'ai jamais tant aim la vie...  L'un des convives, brusquement, s'est lev, trs ple. 
Non, dit-il, pas cela, pas cela et comme on s'tonnait, il raconta:  C'tait il y a un 
mois,  Hoogstade, nous avions form, des amis et moi, un mess o tous les soirs nous 
nous retrouvions. Que de bons moments nous y avons passs! Que d'heures de 
cordiale amiti, franche et simple. Ce jour-l taitle dernier qu'un desntres, un 
mdecin, passerait avec nous avant son dpart pour la tranche. C'tait un garon 
jeune, vivant d'une vie ardente, enthousiaste. Dou d'une voix chaude qui mouvait, il 
chantaitsouvent; il chanta ce soir-l ce mme air de la Tosca:  Et je n'ai jamais tant 
aim la vie. Le lendemain comme nousnous retrouvions au mess,  l'heure habituelle, 
gais, contents de nous revoir, l'un de nous, blme, entra et brusquement nous dit :, 
Vous savez... il est mort!  sa voix s'arrtait dans sa gorge. Nous comprmes aussitt de 
qui il s'agissait. Il nous raconta alors que notre ami, arriv  la tranche  la nuit, s'tait 
couch dans son abri lorsqu'un violent bombardement fut dirig contre son secteur. Son 
camarade, rveill en sursaut, secoua le dormeur et lui dit:  Allons, viens-t'en, on 
bombarde.  II venait de s'loigner qu'un gros obus de rs arrivait en sifflant et s'abattait 
avec fracas sur l'abri qu'il dfonait. Au matin on en retira le corps du mdecin, trangl 
sous un rail qui lui avait cras la gorge, j'ai revu le malheureux et j'ai pleur en pensant 
que vingt-quatre heures avant, il tait avec nous et qu'il chantait: Je n'ai jamais tant 
aim la vie... Depuis lors je ne puis plus entendre ce chant sans frmir, sans le revoir 
mort. Non, ne le chante plus.  Et aprs un silence il dit:  Chante autre chose. 



J'eus l'occasion de dner  plusieurs reprises dans la maison o des amis et moi avions 
tabli notre mess, avec un civil militaris. Son air nergique et franc nous avait sduit 
ds le premier abord. Nous nous intressmes  lui et connmes bientt son histoire. 
Avantl'invasion il tait chef d'une petite gare situe sur une des plus grandes lignes du 
pays. Il vivait avec sa femme et sa petite fille au moment o la guerre avait clat. Ds 
la premire heure il avait t  la tche, jour et nuit, s'occupant du transport des 
troupes. Mais les Allemands avanaient. La ligne dj tait partiellement en leur 
pouvoir. Que ferait-il? Il attendait des ordres... ils ne lui vinrent pas. De jour en jour 
cependant la menace ennemie se faisait plus pressante. N'ayant reu aucune 
instruction, il rsolut de rester  son poste. Dj des patrouilles de hulans avaient 
pouss jusqu'au village. Il tait clair qu'ils feraient incessamment un coup de main 
contre la petite station pour dtruire les appareils tlphoniques et les lignes du 
tlgraphe. Afin d'viter d'tre, de cette faon, coup du reste du pays, il installa un de 
ses tlphones dans un blockhaus, dissimulant les fils sous le sol. Bientt ses craintes 
se ralisrent. Quelques cavaliers apparurent dans le village et vinrent prendre 
possession de la gare. Peu aprs un fort dtachement s'installait dans la localit et le 
commandant choisissait pour y tablir son Quartier Gnral la salle d'attente de la 
station. Tout de suite il fut en excellents termes avec le chef de gare qui se mettait 
immdiatement  sa disposition pour la direction du trafic sur la voie.

Le premier matin de leur installation les officiers du dtachement se runirent dans la 
salle contigu  son bureau. Lui, absorb dans des critures, ne s'inquitait point, 
semblait-il, des ordres que le commandant, dans la chambre voisine, donnait  ses 
officiers.

Il ne perdit pas un mot cependant de ce qui se dit et quand, le rapport termin, le 
commandant regagnait le cantonnement, tandis que les patrouilles s'en allaient en 
reconnaissance, il quitta son bureau et, en hte, gagna le blockhaus o, quelques jours 
avant, il avait tabli son tlphone. Il se mit en rapport avec la gare la plus rapproche 
reste aux mains des Belges et demanda  parler aussitt  un officier. Il lui rvla les 
destinations vers lesquelles s'acheminaient les claireurs et s'engagea  lui donner, 
tous les jours, des renseignements analogues.

Puis, regagnant tranquillement la station, il se mit en devoir d'excuter les ordres 
donns.

Vers le soir, comme il travaillait  son bureau, il entendit de grands clats de voix  ct: 
les dtachements envoys en reconnaissance avaient tous t surpris et dcims par 
des autos mitrailleuses. On crut  de malheureuses concidences et de nouveaux raids 
de cavalerie furent dcids pour le lendemain. La mme aventure leur arriva et 
quelques-uns seulement de ceux qui s'en taient alls purent regagner leur unit.

Cette fois, les officiers inquiets s'entretinrent longuement. Pench sur s'es papiers, il les 
coutait discuter:  Pas de doute, nous sommes vendus.    Mais par qui?  A mi-
voix on pronona son nom, il l'entendit mais ne broncha pas. Brusquement la porte 
s'ouvrit et le commandant, raide et rogue, entra. Le plus naturellement du monde le 
fonctionnaire se levant pour le recevoir, lui souhaita le bonsoir... il fut brusquement 
interrompu:  Vous cachez un tlphone chez vous, nos hommes ont t surpris et 
massacrs; nos moindres paroles, il n'en faut douter, ont t rptes au 
commandement belge. 

Pas un trait de sa figure ne changea. Il se borna  offrir au commandant allemand de 
visiter sa demeure et lui remit toutes ses clefs. La maison fut fouille du haut en bas, les 
planchers soulevs, les armoires ouvertes... on ne trouva rien et comme, d'autre part, le 
service se faisait trs rgulirement, les soupons ne parurent point fonds.

Une reconnaissance en forces devait venger, le lendemain, les msaventures arrives 
au dtachement, au cours des journes prcdentes. Ce fut un dsastre, des soixante 
hommes envoys une trentaine seulement revinrent dont plusieurs blesss. En 
apprenant la perte de la moiti du dtachement, le commandant entra dans une violente 
colre et, cette fois, mit le chef de gare en tat d'arrestation. De nouveau la maison fut 
examine dans les moindres dtails. Point de tlphone, mais des trous percs dans les 
murs sous le toit  et qui servaient  enfoncer dans la faade les madriers auxquels 
devait s'appuyer un chafaudage en cas de rparation de l'difice  attirrent l'attention 
des officiers ennemis qui prtendirent reconnatre l des embrasures pour mitrailleuses. 
Sans rien perdre de son sang-froid, le Belge traqu se dfendit de son mieux et obtint 
que des constatations seraient faites dans des gares voisines afin de vrifier si tous les 
btiments possdaient ces particularits. Dans le cas o il n'en serait pas ainsi, ce serait 
la peine de mort sur-le-champ. Le commandant voulant constater la chose par lui-
mme,partit pour la gare suivante, aprs avoir de nouveau ordonn  son unit de se 
porter  la rencontre d'un petit dtachement de lanciers qui lui avait t signal et qu'il 
voulait faire massacrer. Il avait laiss l'accus en libert pour lui permettre de prparer 
une manuvre commande, mais afin de s'assurer qu'il n'chapperait pas, il avait 
enferm dans une chambre sa femme et son enfant, et avait emport la clef avec lui.

Le commandant parti, le chef de gare se trouva seul. Il n'hsita pas. La vie de plusieurs 
Belges tait entre ses mains, il fallait les sauver cote que cote. Il sortit donc du 
btiment malgr l'ordre formel, et se dirigea htivement vers le blockhaus. Il songeait:  
Ce sera la dernire fois. Mais il le faut!  II se savait surveill, pi. Surpris, il serait 
fusill sur l'heure et peut-tre avec lui les siens seraient-ils passs par les armes. Tout 
en allant il se rptait:  II le faut! Il le faut!  et bientt il s'engageait dans le petit jardin 
qu'il avait arrang avec tant d'amour et dans lequel, un mois avant, il voyaitde son 
bureau, sa petite fille, qui cueillait les grands soucis oranges. Il pensait  cela, ses 
souvenirs l'assaillaient, l'affaiblissaient, mais il tait dcid  tenter tout pour sauver ces 
hommes qu'il ne connaissait pas et qu'il aimait pourtant, qu'il aimait au point de vouloir 
leur sacrifier son bonheur, sa vie.

Une voix le tira de ses penses:  Attention chef, attention,"on vous observe. Il ne se 
retourna pas, mais il avait reconnu la voix d'un chauffeur qui lui tait fidlement attach. 
Il entra dans le jardinet et, les mains dans les poches, s'y promena, attendant. Il venait 
de remarquer sur la route qui longeait la voie un cabaretier du village et il avait compris 
l'avertissement du vieux serviteur qui, depuis plusieurs jours, veillait sur son chef qu'il 
savait trahi. Profitant d'un moment d'inattention de l'espion il se jeta,  plat ventre, dans 
les fleurs. Le chauffeur approcha, prit une bche et se mit  travailler la terre tout en 
parlant:  Pas encore, pas encore, ne bougez pas. Il est toujours l  Dpist, le 
misrable qui vendait les siens  l'envahisseur faisait les cent pas sur la route, attendant 
sa victime. A la longue, dcourag, il s'en alla.  C'est le moment, chef.  Alors, sans 
hsiter, cet homme qui se savait traqu, poursuivi, au lieu de regagner la gare o il 
serait en sret, rampa jusqu'au blockhaus et l, avec fivre, envoya le message, 
anxieux. tait-il temps encore? Son sacrifice aurait-il sauv la vie  ses frres qui 
cheminaient l-bas,  quelques kilomtres, inconscients du danger dont ils taient 
menacs? Qu'importe, il avait fait son devoir.

Alors il pensa aux siens,  lui-mme et une sueur froide lui vint. Il courut jusque chez lui, 
se prcipita sur la porte derrire laquelle sa femme, son enfant attendaient la mort peut-
tre, et l'branlant dans un suprme mouvement de rage, il fit sauter le pne de la 
serrure. Assises habilles, prtes  partir, elles l'attendaient, courageuses et calmes... il 
s'aperut alors qu'il tait suivi... Le vieux chauffeur le regardait, mu:  Partez, dit-il, 
partez, fuyez, il n'en est que temps, j'ai mis la machine sous pression ce matin. Elle est 
prte et vous attend!  Puis sans rien ajouter, le vieux s'en retourna.

Des voix se firent entendre en bas. C'tait le commandant allemand qui revenait avec 
un officier. Perdu, se dit-il. Il repoussa vivement les deux femmes dans la chambre et 
descendit d'un pas tranquille. En entrant dans son bureau il fut arrt par les officiers:  
Ah! vous voil revenus Messieurs? Eh bien! tes-vous convaincus?  Sans rpondre ils 
lui firent signe de le suivre... Ils montrent au grenier et l lui montrant les ouvertures:  
Nous avons vu des trous semblables aux autres gares, lui dit le commandant, mais 
ceux-ci ont t agrandis parvous. Notre opinion estfaite.Vousserez fusill.  Vous 
permettez, mon commandant, je comprends parfaitement vos doutes sur la vrit de 
mes paroles, mais voyez de prs... les poutres dans lesquelles ces trous ont t 
pratiqus ont t frachement peintes avant la guerre: si je les avais agrandis, comment 
expliqueriez-vous ces coules de couleur dans les ouvertures..?  Le commandant se 
pencha, gratta la couleur avec son ongle, rflchit puis, brutalement: Attendez mes 
ordres dans votre bureau, lui dit-il. Sous peine de mort je vous dfends de vous en 
loigner.  Et, dans un bruit de bottes et d'perons, suivi de son lieutenant, il descendit 
l'escalier en jurant.

Un instant aprs, entranant les siens, le chef fuyait. Le chauffeur l'attendait pour 
l'accompagner. Sur la route une vingtaine de cavaliers revenaient avec plusieurs 
chevaux dmonts. Alors, le proscrit poussa un cri de joie, de triomphe... Plus de 
quarante ennemis manquaient. Il avait sauv la vie  ces quelques soldats belges qui 
jamais ne sauraient ce qu'il avait risqu pour eux.

On le vit fuir, on le poursuivit. Mais dj le petit groupe avait atteint la locomotive qui 
s'branlait aussitt. Alors ce fut une course folle. Lance  toute allure, la machine 
passa, brlant les gares; des postes de sentinelles faisaient signe de faire halte et 
voyant fuir le monstre, tiraient aprs ses occupants. Ils s'arrtrent dans la campagne, 
loin de toute agglomration, en terre envahie. Ils gagnrent un village voisin et l, 
recueillis par de braves gens, ils se cachrent.

Dans leur prcipitation cependant, les fugitifs n'avaient rien emport avec eux et leurs 
chers souvenirs taient rests l-bas, dans la petite gare occupe: les portraits des 
parents morts, de pieuses reliques de famille. Ne pouvant se rsigner  les laisser 
dtruire, le chef se rsolut  les aller chercher. Une nuit donc,  pied, il s'en alla, dcid. 
Aprs deux jours d'un voyage difficile il parvint au village. Le jour se levait, blafard, au 
moment o il entrait dans la cabane du garde barrire.

 Vous ici, chef! Mais pour Dieu, qu'tes-vous revenu faire chez nous. On vous 
recherche partout. Votre tte est mise  prix.    Mon vieux Pierre, je viens sauver 
des souvenirs. Oh! des choses sans valeur qu'ils n'auront pas voles mais auxquelles je 
tiens, vois-tu.   Le vieux secoua la tte et ne rpondit pas. II ne comprenait pas une 
aussi folle audace, mais puisque le chef avait agi ainsi, c'est qu'il fallait le faire, et il ne 
discuta point. Aprs un silence le proscrit reprit:  La gare est toujours occupe?   
Oui, mais par d'autres officiers. Alors, j'y vais.  Chef!... n'y allez pas! n'y allez 
pas! Vous ne retrouverez rien. Il a tout pris.    Qui cela? qui a tout pris? Que veux-
tu qu'ils aient pu faire de portraits?  Alors, s'approchantje garde dit  mi-voix:  Ce ne 
sont pas les Boches qui ont vol vos meubles, c'est le cabaretier qui vous a trahi. Le 
jour mme de votre dpait il a obtenu l'autorisation de dmnager votre mobilier.  Le 
chef devint affreusement ple. Une colre terrible montait en lui...  Et les portraits, dit-
il?   Ce qu'il n'a pu employer pour lui-mme, il l'a vendu, ou dtruit.  Sans 
rpondre, le malheureux sortit de la cabine. D un pas rapide il allait, traversant le petit 
jardin, son jardin, o il avait vcu tant d'annes de bonheur et o maintenant il revenait 
en tranger... en banni... Il ne vit personne, une sentinelle se promenait sur la voie qui le 
laissa passer. Un moment aprs il montait, tremblant d'motion, l'escalier de la gare qui 
craquait sous ses pas. Il poussa une porte... une grande chambre vide, les rideaux 
avaient t enlevs des fentres, plus aucun meuble;  terre, il y avait encore quelques 
dbris d'objets. Un placard s'ouvrait dans le mur, c'est l qu'il avait cach les souvenirs. 
Anxieusement, il fouilla l'armoire... plus rien! Le misrable avait tout pris, tout enlev. 
Ses'poings se crisprent.

Fou de rage et de douleur, d'un pas rapide, il quittait le village, n'osant pas regarder 
autour de lui pour revoir les endroits qu'il aimait, o s'tait passe sa vie. Au tournant de 
la rue, il croisa un officier qui causait avec un paysan. Un frisson le traversa, il venait de 
le reconnatre, lui, le tratre, le bandit. Un mot, un geste, et c'en tait fait de lui, il se 
sentait regard avec insistance, avec mchancet. Il marchait toujours cependant.  
Tiens, vous voil revenu, chef!  II eut peine  se dominer. Cette voix calme le fit 
frmir de la tte aux pieds, il tait perdu bien sr. Il ne se retourna pas cependant, mais 
comme si ces paroles ne s'taient point adresses  lui, il continua de son pas htif. 
Bientt il s'enfonait dans un petit chemin de terre, marchant comme en rve, sans 
savoir ce qui se passait, s'il tait poursuivi ou non. Mais en tournant pour quitter la 
chausse, il avait eu le temps de jeter un regard en arrire: le cabaretier, le bras tendu 
vers lui, le dsignait  l'Allemand. Il comprit que,  moins d'un miracle qui le sauverait, 
tout tait fini pour lui!

Le long du chemin s'tendait un grand parc. II sauta le foss qui l'en sparait et 
s'enfona dans les massifs, o il se dissimula tout le jour attendant la nuit longue  
venir.

Quelques heures plus tard,  la faveur de l'obscurit il chappait pour la seconde fois  
son mprisable ennemi.

Depuis il a franchi les lignes allemandes et est venu se mettre  la disposition de 
l'arme o, charg de fonctions de confiance, il rend les plus prcieux services.

Certains mess ont, au front, une rputation considrable. Un officier, excellent musicien, 
a rassembl une bibliothque musicale et sauv de la destruction, un piano ramen 
d'Ypres. De partout, pianistes et violonistes lui viennent et souvent le soir,par la fentre 
ouverte, s'entendent les savants quatuors de Beethoven, les mlodies mouvantes de 
Schumann, les spirituelles compositions des matres italiens des XVII et XVIII sicles. Et 
sur la route, dans la boue, dans le vent, des soldats arrts coutent, coutent des 
heures durant, heureux de savourer une musique pure et classique qui montant dans la 
nuit, lui donne une posie intense, un charme d'autant plus doux qu'on ne l'attendait 
pas.

Mais si les privilgis se runissent dans des chambres[ eux, la masse des  piottes  
s'entasse le soir dans les cafs bruyants et bonds; une fume opaque y rend 
l'atmosphre irrespirable; officiers et soldats s'y coudoient, s'installent cte  cte. Des 
loustics gaient le cantonnement: un orchestre ambulant compos de quelques 
hommes jouant de la flte, de l'occarina, du triangle sur un couvercle de casserole et du 
violon sur un morceau de bois o quelques cordes se tendent, s'en va de cabaret en 
cabaret conduit par un chef de chapelle dont le crne apparat compltement ras, et 
dont le nez se couronne d'une norme paire de lunettes rondes. Leur entre est salue 
de vibrantes acclamations, leur musique coute religieusement et, la parodie termine, 
ce sont des trpignements de joie, des cris sauvages de plaisir, d'interminables bravos.

Ailleurs, une ptisserie regorge de soldats qui s'empiffrent, sans mot dire, de pts  la 
crme, serrs les uns contre les autres au point de ne pouvoir bouger, sous le regard 
d'une jeune paysanne aux proportions rubniennes qui les domine tous de sa taille 
imposante.



III.  La Journe du Soldat

La vie dans les cantonnements est monotone. Le matin,le village s'veille aux sons des 
clairons sonnant la diane:

Debout, piottes, debout, Pour peler les carottes et les choux; Si tu ne veux pas te lever, 
Demain tu seras fusill.

Une nouvelle sonnerie allonge en files indiennes les hommes qui, la gamelle  ia main, 
viennent  toucher leur jus , et c'est encore une sonnerie qui rassemble les 
compagnies auxquelles incombe le travail. Sans armes, emportant seulement des 
bches, les pelotons dsigns, marchant lentement, tranant les pieds, s'en vont, 
prcds d'un accordon, travailler aux ouvrages de deuxime ligne.

Puis les camions des colonnes de vivres traversent le village; l'ambulance vient s'arrter 
devant l'infirmerie pour emmener quelques malades. Des trompettes rsonnent, 
joyeuses et vibrantes, des cavaliers passent, conduisant chacun deux montures, c'est la 
promenade des chevaux.

Mont sur sa bicyclette, le facteur, un brassard jaune  la manche, apporte la joie des 
lettres. C'est l'vnement de la journe. Les soldats l'interpellent au passage,le suivent 
et l'entourent. La distribution se fait dans la plus profonde attention,des noms sont 
appels, des visages s'illuminent, des mains se tendent; puis on se disperse par 
groupes, on lit des lettres  haute voix, au milieu d'un cercl de curieux. Parfois des 
nouvelles parviennent du pays. Alors, on relit la prcieuse lettre cent fois, et  chaque 
nouvelle lecture les mmes observations sont dites et rptes. Mais rien n'amne plus 
de joie que la rception d'un paquet.On l'ouvre au milieu d'une cohue de camarades, on 
en tire, avec des cris d'admiration, des paires de chaussettes, des charpes, des 
friandises, du tabac. Ce sont les envois des marraines, inconnues et lointaines. C'est 
une des plus jolies ides de la guerre que d'avoir voulu donner aux soldats, aux soldats 
belges surtout qui n'ont plus ni foyer ni famille, une protectrice qui, sans les connatre, 
veille sur eux, leur crit, leur donne l'illusion d'avoir retrouv une affection et qu'il y a 
quelqu'un qui s'intresse  eux, qui le leur dit. Que de baume ont dj apport ces 
lettres de femmes  des soldats qui, depuis dix-huit mois, vivaient sans que jamais, au 
milieu de leur misre, un mot de consolation, d'encouragement leur vnt. On ne sait pas 
combien il est dur  la longue de vivre entour d'trangers, devenus certes des 
camarades, des amis, de par les privations endures en commun, des dangers courus 
ensemble, mais qui ne connaissent pas tous ceux qui vous sont chers, les parents, 
l'pouse, les enfants. Les lettres des marraines sont venues; des phrases douces y sont 
crites que depuis si longtemps on ne connaissait plus. Bien des femmes en crivant  
leur filleul auront souri, elles ne savaient pas qu'en recevant leurs lettres, ces hommes, 
ces soldats au langage brutal, qui ont vu la mort de si prs, qui se sont durcis contre 
toutes les motions, auraient senti se mouiller leurs paupires, auraient dans la 
tranche, relu ces quelques lignes qui leur faisaient tout  coup chaud au coeur parce 
qu'elles venaient d'une femme, parce que tout ce que la vie renferme de douceur, de 
tendresse et de charme leur tait apparu sans qu'ils s'en rendissent bien compte  la 
lecture de ces quelques mots simples et doux qu'ils ne souponnaient plus.

Et c'est ce qui a fait de la Reine la crature tant aime, c'est qu'oubliant qu'elle tait 
reine, elle s'est souvenue qu'elle tait femme. C'est que, tandis que la troupe combattait 
dans la boue, dans la pluie, tandis que les chefs songeaient  perfectionner les moyens 
de dfense,  dvelopper notre artillerie, la Reine a eu l'ide qu'ont eu toutes les mres, 
toutes les pouses, toutes les soeurs, elle a pens aux soldats dormant mouills dans 
des tranches boueuses, mourant de froid dans la neige et l'eau glace, elle a pens  
leur vie pre que n'clairait jamais un rayon de gaiet. Elle fut la premire marraine de 
l'arme. Elle envoya aux hommes des charpes, des ncessaires de couture, des 
friandises, en les faisant accompagner de ces simples mots: De la part de S. M. la 
Reine Elisabeth.  Elle ft mieux encore, elle autorisa les hommes  s'adresser 
directement  elle... et navement, ils lui crivirent. Je me souviens d'une conversation 
surprise un jour dans la tranche.

Deux hommes parlaient:  Vois-tu, disait l'un, et sa tte retombait tristement sur sa 
poitrine vois-tu, c'est ma mre qui m'crit. Nous tions cinq fils  la maison. Mes quatre 
frres ont t tus. Et voil, moi, je suis mari, j'ai des enfants, ma mre vivait chez moi, 
elle est rfugie en France, elle a quitt la ferme pour nous suivre, et maintenant que je 
reste seul, elle m'crit pour que je puisse obtenir un po.ste  l'arrire, afin de conserver 
encore un fils aprs la guerre. Mais comment veux-tu que je fasse? J'ai demand  mon 
commandant, il m'a expliqu qu'il fallait transmettre une requte par ordre hirarchique, 
dans des bureaux, alors... j'aime mieux pas.  Tous deux se turent. Mais l'autre, un 
vieux sergent dcor, lui mit paternellement la main sur l'paule et lui dit: Sais-tu quoi? 
Ecris  la Reine; a, c'est une femme, elle comprendra, mais les chefs, les gens de 
bureaux, c'est des soldats, c'est des hommes comme nous,on ne peut pas s'expliquer. 
 Cette phrase m'mut. Oui, la reine tait la femme ,la femme qui comprend parce 
que elle aussi est mre et qu'elle a des enfants qu'elle aime comme toutes les femmes, 
la femme  laquelle on confie des chagrins, des peines que Ton tait aux hommes par 
fiert, mais dont on s'ouvre   Elle , avec espoir.

Un beau matin de grandes caisses de forme trange apparurent dans les 
cantonnements. On les dchargea avec le plus grand soin sous l'oeil vigilant des 
officiers. De vagues bruits couraient, c'tait la nouvelle du jour, la Reine offrait aux 
rgiments des phonographes et des cinmatographes. On n'y crut pas d'abord, mais un 
dimanche, la troupe fut avertie que, dans une vaste grange, aurait lieu une sance de 
cinma accompagne d'une audition de phonographe. Ce fut une terrible bousculade. 
Les soldats riaient de joie comme de grands enfants et dans la grange, dj pleine, des 
hommes pntraient toujours.La sance commena par les hymnes nationaux que 
chantait quelque toile, puis le petit ronflement du cinmatographe se fit entendre et au 
milieu de temptes de rires, les bouffonneries de Chariot se succdrent sur la toile.



Voil la sonnerie de la soupe!  Un quart de pain pour un bleu, c'est trop peu.  En rue 
on se prcipite vers les cuisines. Des cris, des bousculades. Les cuisiniers s'gosillent, 
dfendent avec acharnement l'entre de leur domaine, prtendant ne servir que ceux 
qui seront en rangs dans la cour de la ferme. L'ordre se fait; une  une, les gamelles 
s'emplissent, un fumet de soupe s'lve. Les hommes s'asseyent par groupes, mangent 
et parlent la bouche pleine, faisant de grands gestes de leur fourchette et de leur cuiller, 
tandis que d'autres, frappant en mesure sur leurs marmites, chantent  cur joie: Its a 
longway to Tipperary.

Quelques-uns s'en vont, marchant prcautionneusement, la gamelle  la main, par les 
rues du village, retrouver un ami pour manger ensemble. Et sur les chemins ils passent, 
s'cartant en jurant au passage des automobiles qui lancent autour d'elles de larges 
claboussures de boue noire et liquide.

Mais le fourrier parat, porteur de mauvaises nouvelles, et dsigne les hommes de 
corve pour le lendemain. Corve de pain, corve de cour, gardes, piquet,... la liste en 
est interminable. Car hlas! tout n'est pas ros au cantonnement. Et il n'y a pas que les 
corves, il n'y a pas que le travail, il y a aussi l'exercice, l'exercice excr des hommes 
qui n'en comprennent pas l'importance. Et quand ils se dispersent, aprs ce maudit 
maniement d'armes et les obsdants  droite par quatre, on les entend philosopher, 
ponctuant leurs phrases de jurons et d'expressions impossibles  crire, et dclarer que 
ce n'est pas avec  tout a qu'on foutera la pile aux Boches.



A six heures, la musique militaire donne son concert quotidien. Dans le cimetire,  
l'angle d'une vieille glise gothique aux vestiges romans, prs d'un chteau du XVIe 
sicle dont la tourelle et les pignons dpassent les frondaisons des arbres qui 
l'entourent d'un pais rideau, au milieu des fosss o croissent de hautes herbes, des 
ombellifres blancs et des boutons d'or, entre les tombes anciennes aux croix 
branlantes et les tombes militaires toutes neuves qui s'ornent de couronnes et de 
rubans, dans un site d'une douceur trange, d'une tranquillit idyllique, la fanfare de 
cuivre clate. Les soldats dbouchent de toutes les rues, de tous les sentiers. Le 
cimetire, si dsert en temps normal, se peuple d'une multitude grouillante. Bientt des 
hommes sont couchs entre les tombes, adosss aux arbres; d'autres, figs dans une 
immobilit absolue, la pipe aux dents, les mains profondment enfonces dans les 
poches, coutent, lair srieux et grave, en connaisseurs. D'autres encore font les cent 
pas. Le long de la route, le long des fosss, par grappes, les piottes sont assis. Un 
gnral au milieu d'eux se promne avec son aide de camp.

Et parmi ce public militaire, des enfants, de tout petits enfants circulent. Ils vont de 
groupe en-groupe jouer avec les soldats qui les aiment et tes choyent, leur font des 
chapeaux en papier, leur donnent des friandises, les appellent tous par leurs noms... et 
cette amiti entre ces tout petits, ignorants de la vie et de ses misres, et ces hommes 
qui ne' connaissent plus de l'existence que ses svrits ou ses beauts austres, est 
infiniment touchante et jolie.

Le dimanche est le jour attendu. Le matin on touche la solde: trois francs trente-six 
centimes pour la semaine. Parfois aussi il y a des distributions de tabac, de cigarettes. 
Puis on flne,attendant l'heure d'ouverture des cafs. Les gendarmes, noirs au milieu 
de la foule kaki, le mousqueton en bandoulire font la police, suivis par les regards 
narquois des jas. Car le gendarme est l'tre dtest. Pourquoi? De par ses fonctions 
mmes. C'est lui qui empche les hommes de quitter le cantonnement, qui veille  
l'observance des ordres relatifs  l'heure d'ouverture et de fermeture des cafs, c'est 
toujours lui qu'on trouv sur son chemin ds qu'on s'carte de la consigne. On le 
poursuit de quolibets, de plaisanteries, que l'on paye cher souvent. Sur son passage, en 
sourdine, la mme pithte surgit cent fois: Piotekke Pakker (preneur de piottes). 
Impassible, il va, mais gare au premier qu'il attrape!

Superbement camps sur leurs chevaux, six gendarmes traversent la foule des soldats. 
Des rires ironiques fusent, on voudrait leur crier  embusqus, mais les punitions sont 
svres, alors tout  coup une voix s'lve, haute et criarde:  Tiens, des rfugis 
belges!  Les six gendarmes, d'un mme geste rageur, ont peronn leurs montures et 
sont partis au galop sur la route au milieu des rires insolents.

Devant l'glise, une cohue se presse de soldats de l'active en tenue kaki, de travailleurs 
en tenue noire:  Les vieux paletots.  A tout instant, la masse bruyante s'entr'ouvre 
pour livrer passage  un officier, tandis que, d'un geste unanime, toutes les mains se 
portent aux kpis. Puis doucement, par la porte basse, la foule coule dans l'glise. Une 
musique militaire clate, les hymnes nationaux se succdent, enlevs par la fanfare de 
cuivre. Au moment de la Brabanonne on sent passer un frisson dans l'assistance 
presque exclusivement militaire qui vibre d'une mme motion.

Cette messe, o l'glise trop petite contient difficilement la foule qui l'emplit, contraste 
trangement avec l'office qui s'y clbre tous les matins. Le prtre-aumnier,portant 
l'uniforme de la troupe, a pass la chasuble sacerdotale par-dessus sa tunique militaire. 
Quelques soldats agenouills attendent la communion et lorsque les cloches des 
enfants de choeur annoncent que le mystre est accompli, il est beau de voir ces 
hommes prosterns devant un des leurs, redevenu pour un moment le prtre, revtu de 
sa mission sacre.

C'est le jour de la Fte-Dieu! Les cloches sonnent dans les clochers de pierre et de 
toutes les tours s'envole la grande prire qui couvre de son immense murmure la 
Flandre endeuille... Le vent pousse le chant des cloches jusque par-del les tranches, 
par-del les terres inondes o plane la mort, et les voix affaiblies des dernires tours 
restes invioles vont s'unir l-bas, dans la patrie conquise, aux voix d'airain des 
bourdons des villes, qui s'appellent et qui se rpondent et vibrent d'une mme foi et d'un 
espoir unanime.

Dans l'alle centrale du cimetire, la procession s'avance, solennelle et lente. Lourds 
sous? leurs casques les soldats ouvrent la marche, et la fanfare majestueuse des 
cuivres s'unit aux sons profonds et doux des cloches qui s'branlent. La musique s'est 
tue... de grles voix d'enfants fusent... et cela est si bon, si dlicieusement tendre, que 
les larmes vous en viennent aux yeux. Derrire la musique militaire et le piquet 
d'honneur, les tout petits s'en viennent, se tenant par la main. Dabord de mignonnes 
fillettes de trois ou quatre ans, vtues de blanc, de ros et de bleu ple, avec de 
grandes ailes vibrantes sur leurs frles paules et des diadmes d'or dans leurs 
chevelures blondes, auroles encadrant leurs visages aux yeux bleus si clairs et si 
candides et rveurs  la fois; et puis de tout petits garons timides et gauches et qui 
chantent ensemble des cantiques trs monotones qui sont comme une caresse et 
comme une joie de l'me; des enfants de chur passent en robes rouges dans le 
ramage des sonnettes agites entours du nuage bleu qui monte des pesants 
encensoirs cisels, balancs largement d'une mme cadence; voici des bannires aux 
couleurs tendres ou chatoyantes et des statues de saints et d'antiques reliquaires et 
puis les jeunes paysannes que, hier encore, les soldats embrassaient  pleine bouche 
dans les chemins carts et qui s'en viennent aujourd'hui sous des voiles blancs ou 
bleus ou rouges. Et le cortge va entre la double haie de fantassins revenus hier de la 
tranche et qui sentent le drap mouill, et, tout au long des routes, paysans et 
paysannes s'agenouillent et se prosternent en mchant des prires.

Je regarde passer cet trange cortge, mu par les sentiments les plus contraires, mu 
par ces enfants qui chantent et emplissent l'air de leur foi nave et troublante, mu par 
ces uniformes souills qui escortent ces robes blanches, ces ailes fragiles, et ces 
petites figures enfantines, mu par ces voix qui dominent de leur son clair et argentin le 
murmure sourd des paysans en prire suivant en bande la procession... et brusquement 
un grand frisson m'a travers, car les chants d'enfants se sont tus et les clairons font 
clater leur sonnerie guerrire.

Aprs la messe on se rpand dans les cafs, la solde est touche, on est large!

L'aprs-midi.danslesprairies entoures de saules, des parties de football, des jeux de 
paume s'organisent. Les hommes y viennent en masse. Des cercles se forment autour 
d'un acrobate fort admir des spectateurs qui lui jettent de menues pices de monnaie 
pour lui prouver leur sympathie; ailleurs, des clowns soulvent des rires inextinguibles. 
De groupe en groupe des marchands circulent, soldats coiffs de chapeaux de papier, 
dcors de rubans de couleur, vtus de grands tabliers blancs et portant devant eux un 
plateau o s'tale leur marchandise: chocolat, cigarettes, lacets de bottines, boutons.

Dans un enclos un match de lutte a attir une foule de spectateurs. Le gnral de la 
division lui-mme est parmi les curieux. Deux forts gaillards sont en prsence, le torse 
nu, vtus seulement de leur pantalon. Des officiers sont arbitres. Au signal convenu, les 
champions s'abordent, se saisissent  pleins bras, colls poitrine contre poitrine, 
haletants, soufflants. Le public suit passionnment les pripties de la lutte, des clans 
se forment, on crie, on s'interpelle:  All! le grand!   Oei! Godverdomme, Jef, du 
courage o tu es  moule!  Le cercle des spectateurs se rtrcit continuellement; des 
rumeurs grondent; un grand cri, cri de joie et cri de rage, part tout  coup de toutes les 
poitrines, les lutteurs enlacs se sont effondrs sur le sol. Mais l'arbitre est intervenu, le 
match se poursuit. Des applaudissements clatent .mais aussi des hues; on s'attaque 
 l'arbitre oubliant qu'il est officier...

L'un aprs l'autre les hommes entrent en lice, lourds Flamands aux cheveux blonds, aux 
chairs puissantes et lentes, Wallons nerveux, noirs, gouailleurs, plus petits, mais plus 
agiles. Et longtemps les champions adversaires se mesurent au milieu des temptes de 
cris enthousiastes.Enfin, le gnral s'avance dans le cercle et parle, bon enfant, aux 
hommes assembls, leur demandant quand le jour sera venu, de saisir les Boches  la 
gorge avec autant d'entrain et de les trangler comme des chiens. On trpigne de joie, 
d'enthousiasme, des kpis s'agitent, des jurons joyeux retentissent, tandis que le 
gnral, en souriant, quitte ses soldats qui l'acclament.

Mais pendant que les amateurs de sport se passionnent au jeu, d'autres envahissent les 
boutiques o il y a de jolies filles, achtent pour un soude tabac, un morceau de 
chocolat, un rien, et restent l longtemps, appuys au mur, souriants. Quelques beaux 
parleurs, accouds au comptoir, font en un langage imag et brutal, assaut de 
galanterie avec les filles qui minaudent, enchantes de vendre leur marchandise au 
milieu de tant d'adorateurs. Les plus timides, nafs, n'osantentrer, se collent le visage 
aux petites vitrines, pleins de respect et d'admiration pour ceux qui prorent  l'intrieur. 
Mais dj sonne l'appel du soir.  Allons, mes amis, le plaisir est fini, au lit!  Et peu 
aprs, le couvre-feu.; Les sonneries se rpondent, de ferme en ferme, de village en 
village et, le calme rtabli, quelque trompette virtuose lance parfois dans la nuit la 
longue et lente mlodie qu'coutent, sur la paille, les hommes dj couchs.  
Napolon aimait Marie-Louise...

Les gendarmes font la ronde, ouvrent les portes des cafs en criant l'heure. Un instant 
d'animation encore, puis dans les dortoirs les lampes s'teignent et peu aprs, tout 
habills, enrouls dans leurs couvertures, les  jas  s'endorment, et de ces multitudes 
d'hommes assembls monte une odeur chaude, aux relents de sueur et de tabac, qui 
imprgne l'air et l'empeste.

IV.  Les  Enfants de l'Yser 

Prs du village de Wulveringhem est ne une cit d'enfants. Tous les pauvres petits, 
chasss de chez eux par les obus qui dtruisirent les demeures proprettes et modestes 
o ils taient ns, sont rassembls ici. Ce fut la Reine qui voulut sauver tous ces 
enfants exils venus des villages dtruits des bords de l'Yser. Groups dans des 
baraquements admirablement amnags, entours de fleurs, petits garons et petites 
filles vivent l sous la surveillance de surs de charit et d'infirmires. La Reine ne 
voulut pas les loigner de leur pays et leur petite ville de bois s'lve parmi les camps 
militaires. On les voit se promener dans les cantonnements, vtus d'un uniforme bleu 
fonc  passeport rouge, coiffs d'un bonnet de police, et saluer militairement les 
officiers qu'ils rencontrent.

Un jour que je traversais le village, je vis venir vers moi un immense cortge, des 
enfants de chur en robe rouge agitaient leurs clochettes autour du grand crucifix 
d'argent que portait l'un d'eux; derrire eux, ranges deux par deux et se tenant par la 
main,des petites filles, les plus jeunes d'abord, suivaient, dans leurs vtements 
semblables. La colonne passait, passait; puis vinrent les petits garons marchant au 
pas, petits soldats de trois  sept ans; il dfila ainsi des centaines d'enfants; je les 
regardais, amus, quand tout  coup mon regard tomba sur le dernier groupe de ce 
mignon cortge et un long frisson me traversa: quatre petits garons portaient sur leurs 
paules un tout petit cercueil couvert du drapeau national, un cinquime, un peu plus 
grand que les autres, tenait dans ses bras la croix toute blanche qui garnirait la tombe 
du pauvre enfant mort,... puis d'autres encore portant des fleurs et des couronnes 
autour d'une femme qui pleurait.

Et cela tait infiniment poignant... les soldats le tong du chemin s'arrtaient pour saluer 
le petit cercueil et restaient clous sur place regardant disparatre, au milieu du 
tintement des clochettes qui se mourait, la longue cohorte des enfants portant un des 
leurs au cimetire.

Longtemps je restai pensif, mu devant cette tonnante solidarit qu'avait cr la 
guerre, touch profondment par ces enfants qui vivaient au milieu des soldats et 
avaient adopt leurs moeurs.



Chapitre II
La Mort du commandant D.

26 juillet 1916

Nous nous tions retrouvs au concert, le soir, et nous nous promenions dans les 
avenues du cimetire en causant joyeusement. Autour de nous les hommes taient 
assis, couchs, parmi les tombes, les enfants du village circulaient par bandes, coiffs 
de bonnets de papier, arms de sabres et de fusils de bois. Quelques dames, les 
chtelaines de l'endroit, au milieu d'un groupe d'officiers arboraient des toilettes claires 
qui contrastaient heureusement avec l'ternel kaki militaire.

Nous tions bien loin de la guerre lorsque les chos d'un bombardement extrmement 
violent y ramenrent notre attention. Pendant un instant nous nous tmes, coutant 
l'orage que dchanaient,vers Steenstraat, les mortiers de tranches... puis nous 
reprmes notre promenade, indiffrents, parlant d'autre chose.

Peu aprs nous avions regagn notre mess et nous soupions tout en chafaudant de 
grands espoirs de victoire et d'avance imminente.

Brusquement la porte s'ouvrit; un de nos camarades entra en coup de vent, livide, 
haletant: Je vous apporte une terrible nouvelle, nous dit-il, le commandant vient d'tre 
tu.  D'un bond nous fmes debout. Le commandant tu! Ces mots nous glaaient et 
pourtant ne nous pntraient point, la nouvelle tait trop tragique et trop brusque pour 
que nous puissions, immdiatement nous rendre compte de la ralit du fait brutal, 
atroce, de la mort de cet homme que nous respections comme un chef mais que nous 
aimions comme un ami.

Tristement nous nous vtmes et, quittant un souper dsormais sans saveur, nous 
partmes dans la nuit pour aller nous mettre  la disposition de nos officiers.

Tout en marchant, nous apprmes qu'il avait t tu en brave,  dix-sept mtres de la 
tranche allemande, d'une balle  la tempe qui avait instantanment caus la mort. 
Aussitt un violent tir de reprsailles avait t excut, c'tait le bombardement dont les 
rafales nous avaient un moment interrompus dans nos conversations... Ainsi cependant 
que nous causions tranquilles, insouciants, notre malheureux chef mourait  l'ennemi, le 
corps renvers dans un entonnoir d'obus, tandis que notre artillerie et nos mortiers 
dchanaient, pour le venger, une tempte d'acier en guise d'oraison funbre.

Nous nous trouvmes bientt dans le bureau du commandant. Un officier vint vers nous 
et nous dit:  Messieurs, votre commandant vient d'tre tu. Il est tomb dans une zone 
si dangereuse que son corps ne pourra tre ramen qu' la nuit. Nous partons  sa 
rencontre... Transformez son bureau en chambre mortuaire pour le recevoir dignement. 
 Alors l'ide de mort me pntra enfin; en revoyant ce bureau, sur lequel se trouvaient 
des photographies, des cartes qu'il avait manies tantt encore devant moi! en revoyant 
les plans de positions ennemies pingles aux murs, les fragments d'obus qui 
garnissaient la chemine... je sentis tout  coup qu'il tait mort... que tout tait fini pour 
lui... Tout  l'heure il reposerait ici, inanim! Comme en rve nous rassemblmes tous 
les objets  dsormais des reliques  qui encombraient la chambre, nous 
dmnagmes les meubles, nous dressmes un lit  l'endroit mme o se trouvait son 
bureau. Un grand crucifix que nous allmes chercher  l'glise remplaa sur la 
chemine le volumineux clat d'un obus de 380...

Nuit noire, minuit vient de sonner, une auto ronfle sur la route, s'arrte. Un silence 
tragique s'est fait parmi les soldats assembls qui attendent leur commandant. Tous 
instinctivement ont rectifi la position... c'est lui! A la clart de deux falots hisss, la croix 
rouge de l'ambulance surgit tout  coup dans la nuit. Des brancardiers s'avancent  
travers le jardin qui entoure la maison, les falots tremblants projettent une lumire 
intermittente et mystrieuse... deux hommes, casque en tte, amnent la civire... alors 
devant le commandant tu, tendu sanglant et qui rentre chez lui pour la dernire fois, 
je me sens tout  coup envahir d'un respect infini et d'une affreuse angoisse... Mes yeux 
s'attachent obstinment  lui... J'ai peine  refouler mes larmes et pourtant cette scne 
si simple et si tragique est empreinte d'une si tonnante grandeur qu'une immense fiert 
me prend pour celui qui mourut brusquement  la fleur de son ge en bravant le danger, 
en soldat!...

Il repose sur le lit dress. Ses traits sont calmes et beaux comme le sont ceux des 
morts. En uniforme, ses dcorations sur la poitrine, il repose... dans son bureau, dans 
ce bureau o il vcut deux ans, o tout parle de lui, o tout est marqu de sa pense. Et 
pourtant sa pense s'est teinte! Une balle a suffi pour dtruire avec lui tout un monde, 
monde de sentiments, d'affections,d'ides; cette intelligence si belle, ouverte  tout et 
toujours en travail, s'est teinte, elle aussi!...

O! que le mystre de la mort apparat donc trange et troublant, quand il s'affirme aussi 
brutalement. Mort! Il est donc mort! Et ces rapports inachevs qu'il commena ce matin, 
il ne les terminera pas? Ces lettres qu'il vient d'envoyer, elles iront porter  ceux qu'il 
aimait une pense qui n'est plus? tout est fini, fini? Ses affections, ses joies, ses 
espoirs, tout cela n'aboutit qu' ce terrible nant! Et pourtant il est l; assis  son chevet, 
c'est lui que je veille, que je vois, et je sens pour lui un respect, une affection plus vive 
que jamais, je le comprends mieux, cerne semble,et sa pense, qui embrassait tous les 
domaines, me pntre bien davantage! Des mots qu'il dit, des mlodies qu'il joua me 
reviennent  la mmoire si vifs, si nets, qu'il me semble l'entendre encore .. Il est mort, 
je le vois pour la dernire fois , cette pense m'obsde, et puis je rve, elle s'efface, je 
pense  ce que je lui dirai demain... alors, brusquement, je reviens  la ralit: II est 
mort... c'est fini!  et chaque fois l'horrible vrit me secoue d'un mouvement de rvolte 
impuissante...

Et ma pense s'en va vers tous ceux que j'aimais et qui sont tombs! Vers mon frre 
qui mourut frapp au cur  dix pas de l'ennemi, en frayant  travers une haie un 
passage qui devait sauver ses camarades, et qui repose l-bas, dans la grande plaine 
de Dixmude avec tant d'autres des siens, couch sous une croix qui ne porte aucun 
nom!

Toute la nuit, au chevet du mort, je rve et, petit  petit, l'ide de la mort se fait en moi 
plus douce. Cette terrible impression de vide et de nant s'efface lentement, je les 
revois ceux qui sont morts, je me souviens de leurs voix, de leurs paroles, de leurs 
penses, je me laisse aller  songer  eux comme  des vivants, comme  des vivants 
qui seraient partis trs loin, mais avec lesquels je resterais toujours en communion 
d'ides,  des vivants qui ne vieilliraient point et qui auraient oubli toutes les 
mesquineries, toutes les laideurs de la vie... certes on m'a racont qu'ils sont morts... on 
m'a dit l'endroit, le jour et l'heure o ils tombrent, mais tout cela est-il bien vrai? Je les 
ai vus partir, jeunes, enthousiastes, joyeux... ils ne sont pas revenus. Mais leur 
jeunesse, leur enthousiasme, leur merveilleuse gaiet sont encore parmi nous, les 
sentiments d'amour qu'ils avaient fait natre en nous sont plus vivaces que jadis, et 
quoique partis pour toujours, ne sont-ils pas toujours prsents? Ils vivent dans nos 
mmoires et dans nos curs o rien ne peut les atteindre... et quand nous serons 
vieux, ils seront toujours jeunes, quand nous serons malheureux, ils nous consoleront 
puisqu'ils ne souffrent plus. Je m'veillai... mon regard rencontra mon commandant 
couch sur son suprme lit de repos, il avait l'air calme et heureux, il me semblait qu'il 
venait de partager mon rve... et en lui disant un dernier adieu, je compris que je venais 
de me rapprocher de lui davantage et qu'il vivrait toujours dsormais dans mon 
souvenir... avec tous les autres avec tous ceux que la guerre a tu pour qu'ils vivent  
jamais!



Chapitre III 
pisode

Mai 1916

J'avais remarqu, en flnant au cantonnement, une vieille bonne qui trottait toute la 
journe dans le village, serrant tendrement sous son bras un petit griffon bruxellois. Elle 
m'amusait par son air tonn, par son pas rapide et affair, par son regard qui cherchait 
toujours je ne sais quoi sans jamais se poser sur rien.

Je m'informai  son sujet et j'appris que cette vieille femme qu'intressaient seulement 
les ralits terre  terre de la vie, les petites proccupations quotidiennes du mnage, 
avait travers le plus tragique des drames, avait vcu les plus extraordinaires 
aventures... et  la voir passer tous les jours, son petit chien grognon sous un bras, un 
panier  l'autre, allant de boutique en boutique, je m'merveillai de la facult que 
possdent les simples de n'attacher que bien peu d'importance aux grands vnements 
de l'existence qu'ils ne parviennent point  comprendre, pour se laisser reprendre tout 
entiers, sitt leurs motions passes, par le petit traintrain journalier de la vie qui 
absorbe toute leur nergie, toute leur activit, toute leur intelligence.

C'tait pendant les premiers jours de la bataille de l'Yser. Formidable le bombardement 
tonnait depuis le matin. Les voix immenses des grosses pices unissant leur rage 
contre la petite ville flamande, toute blanche et rouge, faisaient vibrer l'air de clameurs 
qui semblaient s'amonceler, se bousculer et s'effondrer comme un chaos de blocs 
normes de rochers tombant en une effroyable avalanche.

Dans une villa coquette, au toit rouge, aux volets verts, aux murs lavs de chaux, 
maison joyeuse et charmante, la vieille bonne allait, trottinait de chambre en chambre, 
hochant tristement la tte. Et voil que, ouvrant une porte, elle se trouva subitement 
face  face avec deux fusiliers marins.  Eh bien! la petite mre, o courons-nous? 
Elle a l'oreille dure la vieille bonne femme et sa figure chiffonne, mal encadre de 
cheveux bouriffs, orne de grandes lunettes rondes qui lui glissent du nez et qu'elle 
remet continuellement, excite l'hilarit de ces marins bretons, nouveaux une vieille 
bonne qui trottait... venus dans le pays flamand. Elle s'approche d'eux:  Mes bons 
Messieurs, vous allez tout salir! Bon Dieu, bon Dieu! Si Madame voyait ses beaux tapis 
tachs de boue.  Mais de nouvelles voix s'lvent dans la chambre voisine, ce sont 
des soldats qui envahissent la maison. Ils sont gais, mais ils ont faim, ils ont soif... ils 
cherchent  boire et  manger... le canon hurle et la pauvre petite ville effare,  cinq 
cents mtres de la villa, pousse de longues plaintes en s'effondrant sous les coups 
multiplis.  Que va-t-il arriver? Que va-t-il arriver?  rpte la pauvre vieille, les mains 
aux hanches, et brusquement, tournant les talons, elle redescend les escaliers en 
trottinant.  T'en fais pas, la vieille, crient des voix d'en haut, on n'est pas des Boches! 

La maison est transforme en caserne. La couleur des tapis disparat sous la boue; dj 
les fentres sont brises, une grande glace s'est effondre avec fracas, entranant des 
porcelaines dans sa chute et le canon tonne toujours... et la vieille bonne qui depuis 
tant d'annes ne vivait que pour sa maison, se dsole et ne comprend pas. Du premier 
tage, des chants, scands de lourds coups de bottes envahissent toute la demeure. 
Dans un petit boudoir une dizaine d'hommes boivent et hurlent, et les bouteilles vides 
volent  travers la chambre, crvent les carreaux des fentres pour aller s'abattre dans 
le jardin... et les voix sont couvertes par le grand orage que dchanent cent bouches  
feu crachant l'incendie sur Dixmude. La ville crpite toute sous la flamme qui dvore le 
haut toit de l'glise et des fentres de la chambre on voit monter bien haut les colonnes 
de fume, noire o les flammes jaillissent.

Ils se sont tous levs tout  coup  un silence  ils coutent. Au-dessus du bruit sourd 
et profond des dtonations un son mince et grle a fus, la trompette. Aux armes! Alors, 
c'est une rue joyeuse et folle dans la petite maison; des cris, des rires nerveux, un bruit 
de chaises renverses, de vitres brises. Comme une trombe, les  demoiselles au 
pompon rouge  courent dj par le jardin o les points clairs de leurs brets 
disparaissent bientt derrire le feuillage roux des arbres et des haies.

Atterre, la fidle servante est monte et regarde stupide le petit salon saccag. Depuis 
un instant elle est l, immobile, cloue sur place par l'ton-nement.le dsespoir... des 
coups de fusil stridents, rapides, secs, le crpitement implacable des mitrailleuses 
clatent subitement tandis qu'une immense clameur s'lve, un cri si puissant, si 
tragique,qu'il n'a plus rien d'humain.Un tremblement secoue la pauvre femme perdue 
dans cet horrible drame, son regard va vers la fentre brise: dans le parc, une nue de 
soldats gris vient de se prcipiter, hurlante, bondissant de taillis en taillis. Elle a pouss 
un cri, un grand cri de terreur que nul n'entendit, et avec une clrit dont on ne l'et 
plus crue capable, elle a descendu l'tage et, d'un bond, s'est rfugie dans la cave. 
Une obscurit lourde pse, une humidit tombe glaciale, la vieille s'est enferme dans la 
partie la plus recule des sous-sols, dans la cave aux vins. Les bruits du dehors ne lui 
parviennent plus que faiblement, et dj elle ne songe plus  l'affreuse tragdie qui se 
joue au-dessus d'elle, elle trbuche dans les tessons de bouteille et oubliant la charge 
dont elle eut, un moment, l'affolante vision, elle s'crie, pleurant de rage et de dpit:  
Ah! les misrables, les misrables, ils ont tout bu, tout bris!  et ayant craqu une 
allumette,  la lumire clignotante d'une chandelle fumeuse, hisse sur la pointe des 
pieds, elle se met  compter les bouteilles, bien peu nombreuses d'ailleurs, qui 
garnissent encore les caveaux. Entrecoupe de larmes, sa voix chevrote:  Neuf, dix, 
onze... Bon Dieu! bon Dieu!... douze,treize...  cependant que la vague allemande vient 
se briser l-haut sous le feu des marins et des Belges et que les rles pleurent 
pitoyables sur le plus affreux champ de carnage.

Le soir tombe. Elle a peur maintenant. Elle n'ose plus rester chez elle. Pourtant tout est 
bien calme dans le parc, le cauchemar de tout  l'heure a pass. Mais le bombardement 
ne s'est point ralenti et, dans l'obscurit, les incendies tragiques dont meurt Dixmude 
paraissent plus tragiques encore.

Elle a peur. Un chle sur la tte, elle entr'ouvre la porte de la maison, craintive. Rien 
dans le parc. Alors, elle tire brusquement la porte derrire elle et s'enfuit au travers du 
jardin.

Mais brusquement, dans la pnombre, elle a cru voir deux hommes, deux soldats et, 
fige, elle n'ose s'avancer. Elle regarde, elle les reconnat bien  la bande rouge de leur 
calot: ce sont des Belges. Tous deux sont agenouills dans un foss, leur arme paule 
reposant sur le sol. Doucement elle s'approche et  mi-voix appelle:  Monsieur, 
monsieur, laissez-moi passer.  On ne lui rpond point: Oh! monsieur, laissez-moi 
passer, j'ai peur, je veux partir.  Elle s'est approche encore, elle est tout prs d'eux 
maintenant... Seigneur! ils sont morts tous deux! Affole, pleurante et chancelante, elle 
fuit, elle fuit vers o  vers la ville, vers la pauvre petite ville bombarde d'o 
jaillissent les clairs des explosions,d'o montent les incendies toujours plus lugubres 
dans la nuit qui se fait plus sombre. Sans songer elle va, suivant les rues qu'elle prenait 
en temps de paix, et dbouche  la grand'place. Les obus tombent avec un fracas 
ahurissant, renversant les faades, crevant le sol; l'glise embrase claire la place 
grande et vide o quelques cadavres gisent.

Elle tourne un coin et reconnat soudain le principal pharmacien de l'endroit qui fait de 
grands gestes d'appel au milieu d'une rue et qui apparat trangement fantastique dans 
la lueur vacillante et blafarde des reflets d'incendies. La voil prs de lui. Pourquoi est-il 
l, elle ne se le demande point. Elle vit sans comprendre, la ralit qu'elle traverse est 
trop effrayante, trop imprvue aussi, pour qu'elle en saisisse toute la vrit. Elle se sent 
pousse vers un de ces escaliers de pierre qui s'ouvrent dans les rues des vieilles villes 
flamandes, et machinalement descend dans une cache vote o brle une lamponette 
autour de laquelle une quarantaine de personnes sont groupes. Les bruits de la guerre 
semblent tout  coup bien lointains et les figures amies qu'elle voit rappellent la vieille 
bonne au sens vrai de sa situation. Que font-ils l?.D'o vient-elle?Est-ce que les 
Allemands ont pu entrer dans la ville? Des questions se croisent ds son entre, mais 
elle ne sait plus rien, elle se sent subitement trs heureuse de ne plus tre seule, et 
toute la journe qu'elle finit de vivre lui apparat comme un mauvais rve dont elle vient 
de se rveiller.

Toute une petite colonie s'est rfugie l. Riches bourgeois, patriciens, boutiquiers, 
paysans s'y coudoient, parlant en mme temps et franais et flamand. Ils attendent tous 
des vivres et toutes les autres proccupations le cdent  l'inquitude de s'endormir 
tantt l'estomac vide. Depuis longtemps dj quelques-uns des leurs sont.partis, 
chargs de ramener de quoi se nourrir, et le chef de la communaut  le pharmacien 
guette leur retour dans la rue, insouciant des obus.

Les voil. Un grand cri dejoie les accueille:du pain, des conserves, de grands pots de 
grs pleins de poir sont amens. On rit, on parle, on mange. Des ouvriers qui n'ont 
jamais got au dlicieux sirop, plongent dans les pots leurs cinq doigts qu'ils lchent 
avec de grands gestes d'enthousiasme au milieu de l'hilarit que provoque leur joie 
nave. Mais un officier fait irruption dans la cave o s'achve le repas. Il vient donner 
l'ordre aux derniers habitants de Dixmude de quitter immdiatement la ville. Et ces 
infortuns qui jusqu'alors n'avaient pas compris toute l'tendue de leur malheur,  l'ide 
d'abandonner leurs maisons qui s'effondrent sous le bombardement, se sentent pris 
d'une immense tristesse; emmenant quelques bagages, pauvre petit troupeau de 
dracins, ils s'en vont en pleurant par les rues dsertes, et au milieu des sanglots un 
rire nerveux fuse parfois, qui brise le cur et fend l'me plus encore que les larmes.



Chapitre IV
Les Avions trouble-fte

19 dcembre 1915

Dimanche. La journe d'hiver est claire et douce comme un beau jour de printemps. Sur 
la grand'place du gros village une foule de soldats et de paysans se presse. Des 
groupes sont forms, on cause, on rit, des cris partent. Les sirnes des automobiles ne 
cessent de pousser leurs affreux mugissements dans la cohue; des camions passent, 
au milieu des cris des flneurs. Les chariots militaires attels de six chevaux disputent le 
passage aux carrioles dans lesquelles s'entassent des paysannes endimanches aux 
petits chapeaux  fleurs. L'glise surgit, massive et gracieuse  la fois, et les vitraux 
mettent de belles taches d'un vert nuanc sur le mur ros des briques dteintes. C'est 
un spectacle joyeux, color, plein de mouvement et de bruit.

Depuis quelques instants des coups de canons se succdent, haletants et rapides, 
semblables  des aboiements, Dans le ciel cendr des taches blanches apparaissent, 
suivies plusieurs secondes aprs de coiaps sourds et secs. Aligns en ranges les 
panaches laiteux s'parpillent lentement, emports par.le vent. On tire contre avions. 
Toutes les ttes se sont leves. Soldats et villageois, la pipe aux dents, calmes, les 
mains enfonces jusqu'au fpnd des poches, cherchent l'aroplane vis. Des bras se 
tendent, indiquant une direction: l-bas, tout au loin, une petite ligne noire dans le ciel 
qui, par moments, devient toute blanche et tout  coup, pendant une seconde, reluit 
dans un rayon de soleil. C'est l'aro que bombarde notre artillerie. Il avance toujours 
cependant, dans la direction du village. Les coups brefs et rguliers des canons-revolver 
se dtachent maintenant des coups dchirants des shrapnells qui continuent  
moutonner le ciel de volutes blanchtres. L'avion grandit rapidement, il semble 
descendre. Un second aroplane a apparu derrire lui, filant dans la mme direction.

Bientt le ronflement des moteurs se distingue nettement. De nouvelles pices, situes 
tout prs du village, entrent en action, branlant l'air et faisant vibrer les vitres des 
maisons. Rien n'arrte leur course pourtant et voil que le premier, arriv au-dessus du 
cantonnement, se met  dcrire des cercles dans l'air. Le tactac des mitrailleuses 
retentit. Des femmes effrayes s'enfuient, un enfant  la main. Sur la place et dans les 
rues un encombrement se produit; des voitures de paysans s'arrtent, hsitant  
s'avancer plus avant, obstruant le passage; des cris sont pousss, les autos 
immobilises donnent d'assourdissants coups de cornets pour se frayer un chemin.

Tout  coup clate un fracas formidable; une violente secousse, un branlement 
brusque de l'air, des carreaux volent en clats. Des .femmes restes dans les rues 
s'enfuient en hurlant; d'un mme mouvement instinctif les soldats se portent dans la 
direction de l'explosion. Aussitt aprs la premire une seconde dtonation retentit, 
tandis que 75, canons-revolver, mitrailleuses, lvent une grande clameur o les 
clatements sourds des shrapnells,  quelque dix-huit cents mtres de hauteur, 
rpondent aux dchirements stridents des pices en action et aux coups secs et 
rpts des mitrailleuses. Le second aviatik a rattrap le premier. En un instant, cinq, 
six bombes sont lances, levant dans un vacarme indescriptible de gros flocons de 
fume noire au-dessus des toits rouges. Mais dans la direction de ronflements 
inattendus se font entendre, trois avions de chasse paraissent. Il n'est que temps pour 
les Boches de faire demi-tour, et dj poursuivis par les hurlements que poussent les 
shrapnells clatant autour d'eux, les deux oiseaux de proie reprennent le chemin de 
leurs lignes. L'alerte semblait passe. Mais tout  coup sur la place, un bruit affreux 
dchire l'air, un nuage noir cache un moment la foule qu'il enveloppe, tandis que la 
partie centrale d'une faade de briques s'effondre dans un roulement au milieu du 
cliquetis des carreaux des maisons, des vitraux de l'glise briss par l'explosion. Une 
fuite perdue, irraisonne, bouscule la place, des chevaux se cabrent, des cris, des 
jurons sont pousss. En un instant, un espace libre s'est fait sur les lieux du sinistre. 
Seuls, renverss sur le dos, deux soldats gisent sur les pavs. La panique pourtant n'a 
pas dur et dj des hommes se prcipitent pour relever les victimes, aussitt 
transportes dans les maisons voisines, sous les regards tonns d'une paisse haie 
de curieux raviss qui se pressent mus. 

L'ordre se rtablit. La circulation recommence, les regards reprennent la direction du ciel 
o les avions belges ont rejoint les aviatik, les attaquent dj. Les canons se sont tus. 
Seules les mitrailleuses des aroplanes, tournoyant gracieusement les uns autour des 
autres, se rpondent l-haut. A voir ces grands oiseaux agiles et rapides dcrire des 
courbes lgantes, on a peine  se figurer qu'entre les pilotes se livre un tragique 
combat.

La fuite des avions allemands mit fin au duel arien et les ronflements s'attnurent et 
se perdirent, couverts par le bruit de la vie coutumire qui reprenait dans le village.



Chapitre V
Deux Capitales

I.  Furnes

4 dcembre 1914 .

Une journe de dcembre. De la boue sur les chemins, de gros nuages gris chasss en 
rafales par un vent pre qui hurle au long des routes dans les arbres dnuds. Une 
animation intense rgne dans Furnes. Des drapeaux flottent  toutes les maisons. Une 
foule militaire noircit les rues et la grand'place. Furnes, place de guerre, est devenue, 
depuis un mois, la capitale du royaume. La splendeur de son architecture, le faste de 
ses monuments forment le plus beau des cadres  la rsidence royale. La grand'place 
est un pur joyau. Des maisons en style espagnol, aux pignons  gradins, aux fentres 
entoures de moulures de briques, de gracieuses colonnettes, aux frontons du XVIe 
sicle, mettent la plus belle couronne de pierre  la petite ville ressuscite. L'abside de 
l'glise s'lve au-dessus des petites habitations presses autour d'elle, et ses hautes 
fentres ogivales lui donnent un immense lan qui s'achve dans la flche dresse par-
dessus les grands toits d'ardoises des ailes du transept. La nef manque  l'glise, 
compose seulement du choeur et des deux branches latrales de la, croix, et cela 
donne encore une envole plus grande  ce haut difice aux murailles de brique 
travaille et de vitraux peints, o s'appuient les arcs-boutants, grands bras de pierre qui, 
de leur geste large, rassemblent en un mme envol toutes les lignes pures des ogives 
tendues vers le ciel.

Un avant-corps d'une grce exquise, colonnettes et arcs aplatis aux riches sculptures 
de pierre noire, forme l'entre de l'Htel de Ville dont les deux frontons s'accolent au 
Palais de Justice que surmonte le plus charmant des beffrois XVIe sicle.

Des gendarmes  cheval stationnent sur la place, dominant le grouillement pittoresque 
de la troupe aux uniformes noirs. Quelques goumiers en manteau rouge mettent une 
note clatante au milieu de la foule sombre dont les rangs s'ouvrent et se referment au 
passage des grands camions gris qui hurlent en la traversant.

Dans le lointain s'entend une musique militaire, rythme par les coups sourds des 
timbales marquant le pas; les clairons clatent en sonneries joyeuses, la fanfare grandit. 
Un mouvement s'est fait sur la place que dgagent les gendarmes et o dbouchent 
bientt les clairons au son plein, vibrant et magnifique qui, dans la voix des cuivres 
assembls, jettent leur note martiale et entranante. Le y de ligne dfile. En colonnes 
par quatre, les compagnies masses passent. Les hommes, sac au dos, marchent d'un 
pas pesant. Presque tous ont laiss crotre leur barbe, les capotes sont vieillies, 
dformes; certains pelotons portent le calot rond, rouge et noir, d'autres ont la nouvelle 
coiffure d'hiver  oreillres. Les baonnettes, bien alignes, scintillent au-dessus de 
cette masse sombre qui ondule d'un mme mouvement, scand par la musique. Les 
bataillons se sont rangs sur les quatre cts de la place, encadrant le drapeau 
dploy. Derrire la quadruple haie; des soldats se pressent, montent sur le seuil des 
portes, sur les appuis des fentres garnies d'officiers et des habitants des maisons.

Bientt des commandements retentissent, rpts au long des files compactes:  
Prsentez armes!  D'un seul geste les fusils, dans un clair des baonnettes, se sont 
ports  hauteur de la hanche et les hommes, le coude gauche tendu carrment en 
avant, se figent dans la plus complte immobilit. De longues lignes courent au long des 
rangs: ligne brillante des baonnettes, spare de la ligne claire des figures par la bande 
noire et rouge des kpis. Les coudes tendus mettent une barre rigide d'un bout  l'autre 
des compagnies tandis que les mains droites soutenant les crosses desjusils forment un 
second ruban clair. Une sonnerie lehte s'lve: Aux champs et tout  coup clatant dans 
un fracas de trompettes et de cymbales, la Brabanonne retentit. Dans la foule des 
spectateurs, toutes les mains se portent aux kpis, les conversations se sont tues.

Le Roi, lanc, martial dans sa tenue noire dbouche sur la place. Le roi d'Angleterre,  
sa droite, est vtu d'un manteau kaki  collet de castor. Derrire les deux souverains, le 
prince de Galles, tout jeune soldat, l'air intelligent et dcid, un prince hindou, 
merveilleux type d'homme, de haute stature, coiff du turban, quelques officiers belges 
et anglais. Une immense clameur s'lve sur la place, les soldats masss derrire la 
quadruple haie, agitent leurs kpis, s'poumonent  crier:  Vive le Roi!  Trs calme, 
pench vers le roi d'Angleterre, tenant de la main gauche la poigne de son sabre, le 
Roi Albert passe devant ses troupes; devant le drapeau dont la soie flotte au vent, il 
s'arrte, saluant longuement l'tendard qui s'incline. Le God save the King a succd  
la Brabanonne; les clameurs ne s'arrtent pas, car ce n'est pas un enthousiasme de 
commande qui transporte ces hommes, c'est un sentiment profond d'amour, 
d'admiration et de respect pour celui qui, seul de tous les souverains, n'a pas quitt son 
arme, a partag les difficults de la retraite avec ses soldats, a vcu  leurs cts 
pendant les glorieux combats livrs sur l'Yser. J'entends un  jas  dire  un franais, en 
le bourrant de grands coups de poing pour manifester sa conviction:  Eh bien, a est 
un qui n'a pas la  clope  tu sais, notre Albert!  Le rgiment dfile devant les rois, la 
musique joue une marche sur le thme de l'hymne national russe. Dans ce cadre 
admirable, le spectacle de la foule compacte d'uniformes mls, acclamant le Roi 
devant lequel, en rangs serrs, passent les bataillons, est vraiment saisissant.

Dans le lointain, le canon tonne. La mme impression saisit tous ces hommes anims 
de la mme pense: il y a encore une arme belge, il y a encore une Belgique, il y a 
encore un hros digne de commander  la poigne de. braves dcids  ne pas lcher 
le dernier lambeau de territoire national. Et la confiance illumine les visages de ces 
soldats sans foyers, sans familles, mais non pas sans Patrie.

Dans la rue encombre d'un intense charroi, une ancienne faade espagnole dresse au-
dessus des maisons basses son gracieux pignon: c'est l'htel de la Noble Ros. Une 
plaie marque sa faade; le petit restaurant connu pour le meilleur de Furnes, a t la 
premire, la seule victime du bombardement rcent.

Dans la salle de caf, des officiers, des soldats causent bruyamment. Le bruit du dehors 
envahit un instant la place enfume chaque fois que la porte chante pour laisser entrer 
un nouveau client. Dans l salle  manger, un mlange d'officiers et de soldats, assis 
autour d'une table; la chambre est gaie et cossue: un grand foyer, des tains anciens 
donnent un:air chaud, confortable et paisible. Une toute jeune femme  l'air doux, un 
peu naf, regarde avec quelque tonnement les hommes qui l'entourent. Elle est venue 
rejoindre,  travers combien d'osbtacles, son mari, un jeune mdecin militaire qui se 
penche affectueusement vers elle; elle, souriante, laisse ses doigts menus dans la main 
de son mari qui les caresse doucement. Comment est-elle l? D'o vient-elle? Quelles 
aventures a-t-elle vcues avant de retrouver celui qu'elle est venue chercher dans la 
ville inaccessible? Sa prsence donne la table un aspect gai; les militaires s'observent 
dans leur langage; on sent dans leur maintien, dans leurs gestes, dans leur voix percer 
ce fond de vanit qui sommeille en tout homme et qui vient de se rveiller chez eux,  la 
vue de la jeune femme. Ils causent entre eux mais c'est pour elle qu'ils parlent. Elle ne 
les voit pas cependant, ne les entend pas, elle regarde ce jeune et beau garon qui 
sourit  ct d'elle, boit ses paroles. Et lui, jette sur ses camarades un regard plein 
d'indulgence et de bont parce qu'il est heureux et fier de l'tre.

Cette petite femme, vtue avec une lgance sobre, donne tout  coup  la guerre une 
physionomie toute autre et sa prsence crie  tous ces hommes que tandis qu'ils vivent 
joyeux de risquer leur vie, orgueilleux de combattre, il y a d'autres tres, bien loin, qui 
souffrent en pensant  eux, qui ne vivent que de leur vie, des femmes qui les aiment; 
des mres, des pouses.et des enfants qui sont les leurs. Et brusquement l'ide 
s'impose de tous ceux qui sont morts et qui dorment, l-bas, dans la plaine inonde, et 
l'on songe aux larmes aux deuils affreux, irrparables, aux souffrances que rien 
n'adoucira jamais... et devant cette jeune femme heureuse, une immense mlancolie 
m'envahit.



Mars 1916

Furnes aujourd'hui n'est plus la ville anime et bruyante. Les automobiles ne stationnent 
plus, alignes sur la place. Les rues ne sont plus encombres, les drapeaux ne flottent 
plus aux fentres. Seuls des motocyclistes traversent la ville,  toute allure. Sur la 
grand'place plusieurs maisons ont la faade creve, plusieurs toits sont arrachs. 
Devant la gare plus un carreau ne reste entier aux fentres, fermes de planches, de 
papier. De grandes raflures marquent le pltras qui recouvre les murs.

Des bandes de papier se collent en croix sur les glaces des vitrines, sur les carreaux 
des fentres, afin d'viter qu'ils ne se brisent lorsqu'on bombarde la petite cit. La ville si 
vivante, la capitale d'un moment, est devenue presque une ville morte. Un voile de 
silence pse sur les pavs ingaux de Furnes, subitement endormie.

Les habitants ont fui devant les bombardements qui se sont acharns sur eux. L'arme 
a vacu une ville que sa prsence condamnait  mort, le Roi s'est tabli  La Panne. 
Mais la premire panique de la population passe, l'une aprs l'autre les familles sont 
revenues, oubliant les angoisses qu'elles avaient vcues.

Parfois encore, pourtant, des nuages noirs flottent au-dessus de la ville, autour des trois 
tours groupes qui mettent dans le paysage plat leur triple silhouette gracieuse, lgre 
et gaie. De loin on ne se douterait point,  voir ces flocons lourds sur les toits rouges et 
bleus, que dans la petite cit les marmites s'abattent meurtrires, rebondissant surles 
pavs des rues, faisant s'bouler des faades, crevant des toits dans un craquement 
prolong. A chaque bombardement quelque drame ensanglante Furnes: une femme 
atteinte dans sa boutique, baigne dans son sang, les entrailles pendantes; un pauvre 
enfant, la tte fracasse, s'effondre le long d'un trottoir; un motocycliste anglais qui 
passait malgr les obus, arrt dans sa course, a t prcipit loin de sa machine 
brise et gt blme, les bras en croix, tendu sur le dos, le sang lui coulant de la 
bouche.

Les obus tombent dans la ville dserte avec un immense mugissement; les habitants 
rfugis dans leurs caves attendent, angoisss; seule l'horloge de la tour sonne, 
comme  l'ordinaire, malgr les marmites qui la cherchent depuis des mois.



juin 1916

Un gai soleil, un air limpide et pur, une belle journe qui rend heureux, qui fait sentir la 
joie de vivre. Devant leur porte, deux petits bourgeois, boutiquiers habitus aux moeurs 
timides etpaisibles, causent d'un air inquiet:  Mauvais temps! mauvais temps! dit l'un; 
ils viendront encore aujourd'hui.  Eh! oui, il faudrait de la pluie, a les empche de 
sortir.  Une vieille femme trottine sur le trottoir d'en face:  Bonjour, bonjour, crie-' t-
el!e, vous auriez mieux fait de laisser les volets devant vos vitrines par un temps pareil! 
 Les avions les hantent, ces pauvres gens, qui depuis des mois vivent dans la crainte 
continuelle des obus et des bombes, et leur visage ne s'claire que quand un ciel gris 
alourdit l'atmosphre humide et triste ou que la pluie crpite sur les pavs muets...

Le matin mme une bande d'aviatik s'est attaque ds l'aube,  la ville endormie. 
Prcdes de leur ronflement les bombes se sont abattues, coup sur coup, arrachant 
les pavs des rues, trouant des toits, brisant les vitres. Une pniche amarre, atteinte 
par un projectile, a sombr; la famille qui l'occupait, une femme en couches, de tout 
petits enfants, un marinier et un docteur qui veillait au chevet de la mre ont t 
dchiquets par l'explosion... et un pauvre petit cadavre de mioche de quelques mois 
est apparu  la surface de l'eau qui l'entranait.

Le soir pas une lumire n'claire les ruelles ni la place. L'obscurit noie la petite ville 
meurtrie. Derrire des volets baisss plus qu' moiti, des vitrines s'clairent, jetant sur 
le pav une faible lueur laiteuse. Personne dans les rues. De temps  autre, dans la 
flamme blanche de ses phares, une auto prcde d'un immense halo traverse les rues 
dsertes; alors pendant quelques secondes, les faades brises surgissent de l'ombre 
et les pignons flamands, si menus sous les immenses murs de briques de l'glise qui se 
perdent dans la nuit, dessinent leurs silhouettes mouvementes.

La vie cependant a repris, normale; dans les boutiques les femmes dbitent leur 
marchandise en parlant de choses et d'autres. A la gare des trains arrivent, tous feux 
teints. Les cafs, aux abords de la ville regorgent de soldats, qui jouent aux cartes, 
boivent, rient, s'interpellent. Un artilleur vient d'entrer dans la petite salle d'un cabaret 
puant le tabac et la bire, et vide un verre au comptoir en blaguant avec des  copains 
. Mais dehors sa monture s'impatiente et, tout  coup, la porte reste entr'ouverte, 
s'ouvre largement et le cheval entre dans la maison, ses sabots sonnant sur les dalles, 
au milieu des trpignements de joie des  jas  et des cris de dsespoir de la patronne 
qui craint pour la casse... tandis que, effray par tout ce tapage, le  canasson  s'est 
arrt et pousse un vibrant hennissement qui couvre toutes les clameurs.



II.  La Panne

Printemps 1916

La Panne! La jolie cit balnaire est devenue la capitale du royaume de l'Yser, la 
grande ville. Pour le soldat qui depuis des mois et des mois va de sa tranche  son 
cantonnement et de son cantonnement  sa tranche. La Panne c'est le luxe, le plaisir, 
les restaurants o l'on mange des mets succulents servis sur des nappes bien 
blanches, les magasins o se vendent les objets inutiles dont il est si difficile de se 
passer, les coiffeurs o l'on se fait raser et parfumer, la ville o l'on voit des dames, des 
jeunes filles. Ah! la volupt de se retrouver dans une ville o l'on vit comme en temps de 
paix ou  peu prs, de se promener sans patauger dans la boue, de revoir des femmes! 
Qyand on a vcu dans un abri d'artillerie, isol au milieu de mares de boue, que l'on a 
pass ses quatre jours  la tranche pour aller ensuite au repos dans des villages o la 
seule distraction est la conversation avec des camarades, toujours les mmes, dans 
une salle de caf, enfume et basse, la vue d'une femme bien chausse, vtue avec 
lgance et qui va de sa dmarche gracieuse sur un trottoir propre, dans une rue o il y 
a des  vitrines  de magasins aux talages gentiment combins, on se sent tout  coup 
transform, rajeuni. C'est comme un rayon de soleil perant un de ces ciels mauvais et 
noirs o les nuages sombres s'entassent et vous touffent. Dlivr de la conversation 
entre hommes o l'on finit par perdre toute dlicatesse de parole, o la politesse 
s'mousse, o les sentiments n'ont pas de place, pour se retrouver subitement dans un 
milieu fminin distingu, lger peut-tre, mais charmant de par sa lgret mme, 
semble la plus grande des joies, le plus beau des rves.

Et pourtant les villgiaturistes qui, tous les ans, animaient la plage coquette, ne la 
reconnatraient plus dans son nouveau rle.

Tout d'abord, arriver  La Panne n'est pas chose facile, et le premier habitant qu'on y 
rencontre n'est pas prcisment celui que l'on voudrait y voir: le gendarme, l'ternel, 
l'obsdant gendarme, aussi impitoyable qu'incorruptible, vous arrte, visite vos papiers, 
vos permissions. Le poste franchit, on devient pour quelques heures citoyen de la 
capitale.

Le long de la route qui relie Adinkerque  La Panne, c'est une animation continuelle, et 
le petit tramway  cheval, qui semblait dj si vieux jeu au temps bienheureux de la 
paix, parat aujourd'hui tout . fait prhistorique au milieu de la dbauche d'automobiles 
qui se fait en temps de guerre. Sur une haute dune un piquet de gendarmes  cheval 
veille; de distance en distance des sentinelles s'chelonnent, cordon infranchissable; 
dans une dpression des dunes une batterie fait halte; ura escadron de lanciers, au port 
de la lance, dfile au son clair de ses trompettes. Des soldats au repos flnent. 
Quelques tirailleurs algriens basans, vtus de grands manteaux kakis, portant les uns 
le fez rouge  lignes noires, les autres le fez couvert de la coiffe kaki, moiti moins haut 
qu'il ne devrait l'tre, vont, un sac norme sur l'paule, tirant un cheval derrire eux.

Ds l'arrive, on sent que la petite vilie de plaisirs est devenue place de guerre. A 
l'lgance de jadis se sont substitues les manires rudes des soldats, et les flirts 
spirituels et galants ont fait place aux lourdes plaisanteries grivoises et populaires qui 
soulvent dans les groupes de  jas  de grands rires enfantins.

Des btisses en construction, des btiments inoccups sont devenus de petites 
casernes. Les carreaux casss, remplacs par des planches, des papiers forts, des 
rideaux, donnent aux maisons occupes par la troupe des airs tristes et dlabrs. Des 
soldats assis aux terrasses jouent aux cartes, regardent le mouvement de la rue, 
s'interpellent gaiement. Les piquets de garde passent; la relve des sentinelles se fait. 
Des ambulancires, coiffes d'un voile qui leur retombe jusqu'au milieu du dos, 
parcourent les rues gravitant autour de la ville hpital qui s'tend au pied de l'Htel de 
'Ocan.

Des baraquements symtriques couvrent les terrains vagues; au-dessus des hangars 
de bois, l'Htel de l'Ocan se dresse avec la multitude de ses croix rouges dont s'orne 
chacune de ses fentres. Les villas des environs portent la mme croix rouge; partout 
elle figure: c'est une obsession qui ne vous quitte pas un instant dans cet trange 
quartier. Les automobiles l'arborent sur toutes leurs faces, les toits des baraquements 
en sont largement marqus, des drapeaux la font claquer au vent, les carreaux blanchis 
des fentres, des portes, les alignent rgulires au long des btiments. Des mdecins, 
des brancardiers, des infirmires anglaises, amricaines et belges, le bras marqu de 
l'invitable croix rouge, forment toute la population valide de l'endroit. Quelques blesss, 
habills de bleu, s'y promnent, la tte enveloppe, un bras en charpe ou s'aidant 
d'une canne pour marcher; parfois un enfant qui trane pitoyablement une pauvre petite 
jambe de bois, victime des avions ennemis.

C'est un monde  part que  Depageville , qui voit la guerre sous un tout autre jour que 
la troupe, n'en connat que les plaies affreuses, que les horreurs et les drames obscurs.

Une chambre d'hpital.  Chambre d'htel aux. boiseries laques, aux murs tendus de 
papier peint o des corbeilles charges de fleurs voisinent avec de mivres guirlandes 
enrubannes. Dans cette chambrette si frache, si claire, o l'on s'attendrait  trouver 
une lgante toilette encombre des mille riens ncessaires  la coquetterie d'une jeune 
fille, un bless, la tte enveloppe de pansements, repose sur un lit. Une infirmire, 
dont la chevelure se couvre d'une coiffe blanche, veille au chevet du soldat. Voil des 
mois qu'il fut apport ici, affreusement mutil. C'est un Franais. Il faisait son temps de 
premires lignes  Nieuport,  quelques dizaines de mtres des positions allemandes, 
lorsqu'un combat  la grenade s'engagea. Sans se soucier du danger, il avait voulu 
relancer une grenade tombe non clate sur le parapet de la tranche, mais comme il 
la brandissait d'un geste large, elle clata. Il s'effondra dans une mare de sang. On le 
releva, les yeux brls, la mchoire fracasse, le haut du corps sanglant. Quand on le 
descendit de l'automobile de la Croix-Rouge qui l'amenait  La Panne, on 
dsesprait.de le sauver. Mais des soins inlassables, un dvouement de toutes les 
minutes, l'ont arrach  la mort. Il ne connat point son mal et, confiant, il en attend la 
gurison. Un pansement recouvre ses pauvres yeux teints qui ne verront jamais plus, 
la chair brune et morte tombe par plaques. Comme un enfant on le nourrit de lait... mais 
il est heureux, il parle, il espre et il confie ses esprances  linfirmire qui le soigne 
depuis des mois, toute  son oeuvre de charit. Voir! voir! il ne pense qu' ceia. il en 
parle toujours, il s'informe de l'tat de ses yeux, il ne sait pas qu'il est aveugJe. Et la 
jeune femme, d'une voix qu'elle parvient  conserver calme, rconfortante et douce, 
l'encourage et le ranime, mais de grosses larmes de piti tombent de ses paupires.

Aprs  l'Ocan , l'endroit ie plus rput de La Panne est sans contredit l'Htel 
Teirlinck.

Dans la grande salle  manger qui donne sur la mer, c'est un mlange amusant 
d'officiers et de soldais. Chaque table a sa physionomie. Un gnral avec quelques 
officiers de son tat-major occupe le centre de la place; ceux qui vont s'installer aux 
petites tables, s'arrtent en passant devant iui et rectifient a position, les uns claquant 
les talons restent droits comme des piquets, d'autres Jes rniains dans le rang se 
courbent profondment, quelques-uns, auxquels le gnral tend ia main, se confondent 
en salutations.

Bientt la salle est pleine. Au milieu des tuniques kaki, les aviateurs, vtus par 
coquetterie de leurs anciens uniformes, mettent les taches sombres de leurs tenues; 
quelques vareuses bleu horizon contrastent agrablement avec la note beige 
dominante. D'lgants officiers d'tat-major, des adjudants sortis des centres 
d'instruction, de simples soldats mal ficels dans la tenue de la troupe a.vec laquelle 
jure parfois un air aristocratique et ddaigneux, des sous-lieutenants ayant conquis leur 
grade sur le champ de bataille, anciens sous-officiers aux allures brusques et 
bruyantes, des officiers de rgiment, chausss de grosses bottes, sans lgance, l'air 
dcid, simple et volontaire, les vrais soldats ceux-l, se coudoient, changent des 
poignes de mains. On sent ici le profond changement, qui s'est fait dans l'arme qui ne 
compta malheureusement que trop longtemps dans ses rangs qu'une immense majorit 
de pauvres diables n'ayant pas les moyens de se payer un remplaant. Aujourd'hui la 
nation tout entire est en armes, des jeunes gens de toutes conditions voisinent dans 
les rgiments, les limites troites des cadres se sont rompues et des sous-officiers qui, 
en temps de paix, n'auraient jamais pu esprer que le grade d'adjudant, portent l'toile 
d'or au collet. Presque tous les officiers subalternes sont des volontaires ayant quitt 
l'universit, une profession, une situation dj faite, pour se mettre au service du pays.

L'arme n'est plus un instrument de parade mort et terne o les initiatives s'touffaient, 
o les capacits ne trouvaient pas leur emploi; elle est devenue aujourd'hui la 
reprsentation mme du peuple, c'est un corps vivant, se vivifiant sans cesse, o les 
intrigues et les erreurs, insparables de toute manifestation de l'activit humaine, sont 
rachetes par les hrosmes, les dvouements, la valeur individuelle. La croix de l'Ordre 
de Lopold, autrefois simple insigne administratif, est entoure de respect d'admiration. 
De simples soldats la portent pingle  leur capote et devant le petit ruban amarante 
cousu sur l'uniforme dform d'un  jas , bien des mains se portent aux kpis pour 
rendre hommage  la plus belle des vertus masculines: le courage militaire.

 Teirlinck  est le  salon  du front. On y apprend mille nouvelles,on y fait des 
relations. Des histoires s'y racontent, rcits de bataille, rcits de rares bonnes fortunes, 
rcits de cong, d'hpital; des gloires s'y tablissent et plus d'un fait d'armes doit sa 
rputation  la grande potinire de La Panne.

La joie y rgne, on s'y retrempe.

Mais qu'a donc de si trange cette salle d'htel? C'est que pas une toilette fminine ne 
s'y voit. Uniformes kakis ou noirs des Belges et des Anglais, bleu horizon des Franais, 
jurent avec les petites glaces biseautes des portes,les tentures et les boiseries claires 
faites pour un public mondain, frivole et dlicat o domineraient le blanc, le ros et le 
bleu ple des toilettes balnaires, o fuseraient les rires des jeunes filles et des jeunes 
femmes.

De la plage se dgage une impression  peu prs analogue. Les barques dpche 
viennent encore s'y chouer, mais la population claire et chatoyante qui la couvrait a 
disparu. Sur l'estran des officiers galopent; des pelotons dessinent de petites formes 
noires qui s'allongent, se dispersent; des batteries de campagne manuvrent, prenant 
des formations savantes au galop des six chevaux dont s'enlve chaque attelage. 
Ailleurs des coups secs et presss retentissent. Des compagnies de mitrailleuses, 
alignes en batteries,tirent vers la mer o leurs balles, crtant les tranches factices, 
font surgir de petites trombes de sable avant d'aller soulever dans les vagues, une 
multitude de gerbes d'cume et de gouttelettes d'eau avec un fracas qui se rpte en 
mille chos.

Dans les dunes des postes de mitrailleuses contre avions attendent l'arrive de l'ennemi 
pour entourer subitement la ville d'un crpitement rageur et continu. Par bandes, Us se 
sont abattus sur elle, semant la mort, dispersant la foule groupe autour d'une musique 
militaire clatante et joyeuse, chassant les habitants affols par les petits sentiers de 
briques qui se faufilent dans les dunes, tendant dans des mares de sang des soldats, 
des enfants, des femmes, surpris par le bombardement.

Des combats ariens se sont livres au-dessus de la ville, au-dessus de la mer, et la 
population anxieuse a pu voir dans un indescriptible enthousiasme, un des aviatik, 
vigoureusement attaqu par un biplan anglais,s'effondrer dans une immense flamme, 
s'abmer dans les vagues et disparatre au milieu d'une trombe blanche d'cume 
vaporeuse.

La plage est toute noire d'une foule grouillante de soldats au milieu desquels quelques 
femmes, quelques civils se perdent. Tous les regards sont tourns vers la mer d'o 
vient un rugissement puissant et formidable qui s'enfle, s'teint, recommence, trouant 
l'air de longues clameurs. La flotte anglaise bombarde Westende. Les petits monitors 
bas sur l'eau, sont l qui dressent leurs canons de gros calibre d'o s'lvent  chaque 
coup de gros nuages de fume qui les enveloppent entirement.

Autour d'eux des trombes d'eau montent, retombent, se relvent: ce sont les obus 
boches acharns, mais en vain, aprs leur adversaire qui, dans l'assourdissant fracas 
de ses puissantes bouches  feu, hurle en crachant la mort.

Que de beaux spectacles militaires se sont drouls sur cette plage. Au loin vers 
Braydunes, des troupes sont masses, carrs noirs et compacts, dessinant sur le sable 
le damier de leurs bataillons.

Au pied d'une haute dune des chevaux harnachs attendent leurs cavaliers. Entour de 
son tat-major, le Roi s'avance, vtu de la tenue de campagne, seul en tunique au 
milieu de ses officiers en capote de cheval, coiff du casque enfonc sur le front et dans 
la nuque, chauss de grande bottes fauves, il apparat vraiment comme un soldat, 
comme un chef d'arme. A ses cts un tout jeune homme porte la tenue de la ligne: 
c'est le prince Lopold; un enfant en gutres, en paletot kaki, en casquette anglaise,le 
petit prince Charles. La Reine descend  cheval de la dune. D'un lger geste de la 
main, le Roi tout seul devant son tat-major, donne le signal du dpart.

L-bas,une clatante sonnerie de bugles retentitet bientt les accents del 
Brabanonne arrivent, fanfare de cuivre rythme par les coups de cymbales. Seul, suivi 
d'un officier, le Roi, au grand galop, droit sur son cheval bai, revient vers La Panne. Son 
tat-major le suit au trot, prcd de la Reine. Un grand frisson a couru parmi les 
troupes. Les carrs noirs, dans un ordre parfait, se sont dploys en colonnes par 
quatre; les compagnies, ranges  mme hauteur, se dtachent l'une  ct

de l'autre,avanant dans une ondulation rgulire et profonde, scande par la musique 
militaire dont la fanfare de cuivre arrive en sourdine, domine de temps en temps par 
les voix claires et fortes des clairons clatants.

La vue est admirable; sur la plage les masses rgulires se suivent, approchent; les 
officiers suprieurs,  cheval, dressent leurs silhouettes au-dessus des compagnies: 
casques aligns sous le flamboiement des baonnettes.

La musique des grenadiers, arrive  hauteur du Roi, se range, face  lui, et joue la 
marche du rgiment. Les clairons,dans un clair de cuivre, jettent leurs clameurs 
entranantes; les cymbaliers,devant la musique,impassibles, avec de larges gestes 
semblables, font clater les cris de leurs disques bruyants.

Le rgiment passe, superbe. Les hommes, d'un pas lourd et puissant, massifs sous le 
casque et le sac charg, vont, enfonant dans le sable.

Les masses dfilent, la musique joue, les drapeaux. Jes glorieux drapeaux de l'Yser, 
s'inclinent devant le Roi. Derrire les carrs d'infanterie, les mitrailleuses s'alignent. 
L'artillerie, en lignes de batterie, passe au trot, et la cavalerie, lance au grand galop, 
s'enlve dans un nuage de sable soulev par les sabots des chevaux.

Toute la division dfile et cela semble interminable; et de ces milliers d'hommes 
assembls se dgage une impression joyeuse de force, de confiance, la certitude et la 
volont de vaincre.

Une cohue de soldats masss sur la digue regardent leurs frres d'armes; des avions 
voluent au-dessus des troupes; en mer une escadrille de monitors veille.


